L’Afrique du Sud fait la preuve à grande échelle que le charbon liquéfié fonctionne © DR |
Plus propre que le pétrole, le charbon liquide [Fr]
Emily Flynn Vencat
Newsweek (Etats-Unis)
Le 11-01-2007 (Publié sur internet le 18-01-2007)
978 mots
Mise au point dans les années 1920, la liquéfaction du charbon fait aujourd’hui rêver les industriels de l’énergie, qui soulignent ses avantages économiques et environnementaux et multiplient les projets.
[Traduction : Courrier International]
Des voitures alimentées au charbon ? A priori, ça sent la catastrophe pour l’environnement. Or, si les experts ne se trompent pas, une forme liquéfiée de ce minerai à la très mauvaise réputation devrait servir de combustible dans nombre de transports du monde entier d’ici une vingtaine d’années. Grâce au charbon liquide, qui est au minerai ce que l’or est au plomb, automobiles, trains et même avions conçus pour fonctionner au pétrole pourraient changer de carburant. Au profit d’une énergie, nous disent ses plus ardents défenseurs, verte, économique et disponible en quantité.
Le charbon liquéfié n’a rien d’une nouveauté. Mis au point pour la première fois par des chercheurs allemands dans les années 1920, il alimentait déjà la machine de guerre nazie. Mais, jusqu’à une date récente, le coût de la liquéfaction du charbon (une technique connue sous le sigle CTL, de coal to liquid [c’est-à-dire un mélange de monoxyde de carbone issu de la combustion incomplète du charbon et d’hydrogène, qui permet d’obtenir des hydrocarbures liquides]) restait prohibitif : jusqu’en 2003, le prix du baril de pétrole tournait depuis vingt ans autour des 25 dollars et le charbon liquéfié, avec ses 45 dollars, ne présentait aucun intérêt économique. Mais aujourd’hui, avec un pétrole au-dessus de la barre des 60 dollars et l’environnement placé en tête des priorités mondiales, le charbon est en passe de devenir la meilleure option pour garantir la sécurité énergétique d’un pays, échapper au cours élevé du pétrole et lutter contre le réchauffement climatique.
Le CTL a tous les atouts pour répondre aux impératifs économiques et écologiques de 2007 et des années à venir, souligne Steve Knell, directeur de l’analyse énergétique chez Global Insight.
Un avis qui semble largement partagé, au vu des milliards de dollars que représentent les contrats passés récemment sur le charbon liquide. La production mondiale de charbon liquéfié devrait passer de 150.000 barils par jour actuellement à 600.000 en 2020, pour atteindre 1,8 million de barils quotidiens en 2030. En Chine, la filière reçoit aujourd’hui quelque 25 milliards de dollars d’investissements. Sasol, la société sud-africaine qui fait autorité dans le monde en matière de CTL, y fait actuellement construire deux usines à charbon liquide, pour un coût de 6 milliards de dollars l’unité, dans la région autonome du Ningxia et dans la province du Shaanxi. L’entreprise publique Shenhua Group, qui s’apprête en 2007 à lancer la production dans la première usine CTL chinoise, aurait déjà dépensé quelque 7,5 milliards de dollars.
Le charbon liquide serait 30% plus propre que l’essence
Aux Etats-Unis, au moins neuf Etats envisagent sérieusement de se lancer dans le charbon liquide. Des sénateurs de l’Illinois et du Kentucky étudient un projet qui permettrait aux usines CTL de bénéficier de garanties bancaires et d’incitations fiscales. En octobre dernier, le gouverneur du Montana, Brian Schweitzer, a annoncé que son Etat allait bâtir la première usine CTL verte pour 1,3 milliard de dollars.
Le CTL pourrait bien un jour fournir l’ensemble du carburant pour les transports aux Etats-Unis, s’enthousiasme Eric Stern, conseiller du gouverneur.
L’Afrique du Sud fait la preuve à grande échelle que le charbon liquéfié fonctionne. En raison des sanctions antiapartheid, qui limitaient son accès au pétrole étranger, le pays compte déjà des infrastructures de pointe en matière de CTL. Sasol, entreprise semi-publique, couvre 30% des besoins énergétiques dans les transports en Afrique du Sud. C’est un exemple à suivre, quand on sait que la plupart des pays les plus gourmands en énergie sont aussi les plus riches en charbon.
Le charbon liquide ne va pas remplacer le pétrole brut, précise Pat Davies, le PDG de Sasol,
mais il peut faire une énorme différence dans des pays comme la Chine, l’Inde ou les Etats-Unis.
Les Etats-Unis, qui abritent les plus importantes réserves du monde, ont assez de charbon pour alimenter le pays pendant au moins un siècle. La Russie, la Chine et l’Inde sont presque aussi bien placées. Et, à en croire les partisans du CTL, le charbon l’emporte sans conteste sur la coqueluche actuelle des capital-risqueurs de l’énergie que sont les biocarburants dans les comparatifs en termes de disponibilité et de rentabilité. Aux Etats-Unis, par exemple, les producteurs d’éthanol consomment actuellement 14% des récoltes annuelles de maïs pour ne couvrir que 2% des besoins du pays en carburant.
Et le charbon liquide a aussi des arguments écologiques qui tiennent la route. Si les usines de CTL à l’ancienne, comme celles en service en Afrique du Sud, sont de grandes pollueuses, la plupart des nouvelles infrastructures sont des modèles en matière d’écologie. Les techniques artificielles de stockage géologique du carbone [qui consiste à enfouir le dioxyde de carbone dans des cavités souterraines hermétiques] permettent de
piéger et d’enterrer les émissions de CO2, qui ne s’échappent donc pas dans l’atmosphère. Grâce à cette séquestration, une voiture alimentée au charbon liquide serait environ 30% plus propre que si elle roulait à l’essence. Le vieux roi charbon pourrait bien connaître une cure de jouvence.