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Grange-silo ronde aux Etats-Unis
© Jack B
Etats-Unis : Explosion de la demande de céréales destinées à la production de carburant vert [Fr]

Lester R. Brown
Earth Policy Institute (Etats-Unis)

Le 03-11-2006 (Publié sur internet le 14-12-2006)
1672 mots


A présent, la récolte céréalière annuelle est à l’abri dans les silos, l’heure est donc venue de considérer l’avenir. La récolte de cette année de 1967 millions de tonnes est inférieure de 73 millions de tonnes à la consommation estimée de 2040 millions de tonnes. Ce manque de près de 4% est l’un des plus importants jamais enregistré.

[Traduction : Julie Bartoli pour Planète Urgence]

Encore plus inquiétant, la production mondiale s’est avérée inférieure à la consommation à six reprises au cours des sept dernières années. Il en résulte que les stocks de céréales de réserve ont atteint les 57 jours de consommation, leur plus bas niveau depuis 34 ans. La dernière fois que l’on a observé un niveau aussi bas, les prix du blé et du riz ont doublé.

De 2000 à 2006, la consommation mondiale de céréales a augmenté d’environ 31 millions de tonnes en moyenne par an. De cette croissance, près de 24 millions de tonnes ont été consommées sous forme d’aliments ou de nourriture pour animaux. La quantité de céréales utilisées pour produire de l’éthanol pour les seuls véhicules américains a augmenté de 7 millions de tonnes en moyenne par an, passant de 2 millions de tonnes en 2001 à 14 millions de tonnes en 2006.

Cette quantité est actuellement en pleine explosion. Les investissements dans la production de carburant vert, qui dépendaient auparavant des subventions du gouvernement, sont maintenant poussés par le prix du pétrole. Le prix actuel de l’éthanol étant deux fois plus élevé que son coût de production, la conversion des produits de l’agriculture en carburant automobile est devenue extrêmement profitable. Aux États-Unis, cela signifie que les investissements dans les distilleries d’éthanol sont contrôlées par le marché et non par le gouvernement.

Les énormes profits pouvant être tirés de la transformation du maïs en éthanol après la flambée des prix du pétrole fin 2005 ont conduit à une multiplication des nouvelles distilleries d’éthanol au cours des derniers mois. Les rapports du World Ethanol and Biofuels, publiés deux fois par semaine par F.O. Licht, montrent que la construction de 54 nouvelles distilleries d’éthanol a commencé aux États-Unis entre le 25 octobre 2005 et le 24 octobre 2006. Sachant que la période de construction dure environ 14 mois, la plupart d’entre elles seront en exploitation d’ici la fin 2007. Avec une capacité de production d’éthanol de 16 milliards de litres par an, toutes ces usines consommeront 39 millions de tonnes de céréales annuellement, du maïs en majorité.

Le rythme des constructions s’accélère. De novembre 2005 à juin 2006, la construction d’une nouvelle usine était mise en chantier tous les neufs jours. De juillet à septembre, le rythme est passé à une tous les cinq jours et en octobre 2006, à une tous les trois jours.

Entre la décision d’une entreprise de construire une nouvelle distillerie, le choix d’un site, l’acquisition du terrain, l’obtention des permis nécessaires et du financement, les démarches prennent généralement plusieurs mois. Ainsi, l’impact de l’augmentation des prix du pétrole post-Katrina a tout juste commencé à se matérialiser en travaux pour de nouvelles usines au cours des derniers mois.

Pour calculer la quantité de céréales qui sera transformée en éthanol, commençons par additionner les 41 millions de tonnes de la récolte de 2005 qui ont été utilisées pour produire de l’éthanol aux 39 millions de tonnes utilisées par les nouvelles distilleries en construction. Nous obtenons 80 millions de tonnes de maïs. Ce chiffre ne prend pas en compte les céréales supplémentaires nécessaires à l’expansion des usines existantes. Il n’inclue pas non plus les nombreuses nouvelles distilleries d’éthanol dans d’autres pays, principalement en Europe et en Chine.

Étant donné l’accélération des nouvelles mises en chantier et le nombre de nouvelles usines à l’étude, nous pourrions voir encore plus de nouvelles constructions au cours des douze prochains mois. Dans ce cas, les distilleries pourraient facilement absorber 40 millions de tonnes de céréales supplémentaires.

À l’horizon 2007, de quelle quantité devrons-nous augmenter la récolte pour éviter que les réserves ne baissent encore d’avantage? Tout d’abord, une augmentation de 73 millions de tonnes est nécessaire pour compenser le manque de la production 2006. En outre, nous devrons produire 24 millions de tonnes supplémentaires pour couvrir la croissance annuelle prévue des besoins en aliments et nourriture pour animaux. Si nous ajoutons 39 millions de tonnes supplémentaires pour approvisionner les 54 nouvelles distilleries citées plus haut, nous obtenons pour les États-Unis seuls une croissance de la demande de 136 millions de tonnes de céréales pour la récolte de 2007.

Dans un monde où la croissance de la récolte de céréales a augmenté d’environ 20 millions de tonnes par an depuis l’an 2000, la probabilité d’un tel bond de la production l’an prochain est faible, même en considérant l’incitation donnée par des prix céréaliers élevés. De plus, les agriculteurs doivent compter avec des pénuries d’eau d’irrigation de plus en plus répandues et la possibilité de vagues de chaleur de plus en plus intenses dûes au réchauffement terrestre.

La concurrence galopante pour la récolte de maïs américain commence déjà à pousser les prix à la hausse. Cela signifie que, dans certains États producteurs de maïs comme l’Iowa, l’Indiana, et le Dakota du Sud, et en considérant la mise en service des usines en construction et de celles qui sont à l’étude, presque toute la récolte serait engloutie par les besoins des distilleries.

La concurrence locale entre les nouvelles distilleries d’une part et les producteurs plus traditionnels (éleveurs, laiteries, producteurs de porc, de volaille et d’œufs…) d’autre part sera intense. Dans une certaine mesure, un tiers du sous-produit du maïs qui sort des distilleries sous forme de résidus de distillation des grains (drêches de maïs) compensera la perte de maïs destinée à la nourriture pour animaux. Ces résidus, qui se composent principalement de fibres et de protéines et contiennent peu d’énergie, conviennent beaucoup mieux à l’alimentation du bétail et des vaches laitières, en raison de leur système digestif particulier, qu’à celle des porcs et des volailles.

Les importateurs de maïs comme le Japon, l’Égypte et le Mexique s’inquiètent également de l’effet que la réduction probable des exportations de maïs américain, qui représentent 70% du total mondial, pourrait avoir sur leurs industries bovines et avicoles. Dans certains pays importateurs d’Afrique subsaharienne et au Mexique, le maïs est l’aliment de base. Aux États-Unis, le maïs est utilisé pour sucrer les boissons gazeuses et dans les céréales pour le petit-déjeuner, mais il est principalement consommé indirectement. Le lait, les œufs, le fromage, le poulet, le jambon, le steak haché, la glace et les yaourts que l’on trouve dans le réfrigérateur moyen sont tous produits avec du maïs. En fait, le réfrigérateur est rempli de maïs. Et le prix de chacun de ces articles est affecté par le prix du maïs.

Les prix du blé et du maïs ont augmenté de plus de 30% au cours des derniers mois. Les opérations à terme sur le blé et le maïs s’échangent aux niveaux les plus élevés depuis dix ans. Alors que les réserves sont à leur plus bas niveau et que la demande monte en flèche, les prix du maïs semblent voués à atteindre des records historiques. Il est probable que les prix du blé et du riz suivront cette tendance à la hausse. D’ici la fin 2007, la concurrence émergeante entre les 800 millions de propriétaires d’automobiles désireux de conserver leur mobilité et les 2 milliards de pauvres du monde qui tentent simplement de survivre sera au cœur du problème. Si les prix des céréales atteignent en effet des hauteurs inégalées auparavant, le progrès économique mondial pourrait être affecté par des émeutes de la faim et une instabilité politique dans les pays importateurs de céréales tels que l’Indonésie, le Nigéria, le Mexique et beaucoup d’autres.

La concurrence pour les réserves alimentaires qui oppose les automobilistes à la population est réelle lorsque 854 millions de personnes dans le monde souffrent régulièrement de faim et de malnutrition et que 24000 d’entre elles, pour la plupart des enfants, meurent chaque jour. L’Objectif du Millénaire pour le Développement des Nations Unies de réduire de moitié la proportion des personnes souffrant de la faim à l’horizon 2015 est actuellement en échec alors que leur nombre est en augmentation, et il pourrait s’effondrer totalement face à la course pour alimenter les voitures.

En essayant de résoudre le problème de la dépendance croissante des États-Unis vis-à-vis des importations de pétrole, on en crée un autre bien plus grave. Heureusement, cela peut être évité. L’équivalent du gain de 3% en approvisionnement de carburant automobile offert par l’éthanol pourrait être atteint et amélioré, de manière beaucoup moins coûteuse, en élevant les normes automobiles sur la consommation d’essence de 20%.

Le monde a désespérément besoin d’une gouvernance, d’une stratégie pour gérer la question de la concurrence émergeante entre nourriture et carburant. En tant que premier producteur et exportateur mondial de céréales, et premier producteur d’éthanol, les États-Unis sont aux commandes.
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Les commentaires...
Mwading
15-02-2008
14:21:48
Je comprends très bien qu'on essaye de lutter mais la réalité est implacable: des millions de gens vont mourir de faim et de maladies, surtout dans les pays pauvres, mais pas seulement. Vraisemblablement cela déclenchera des guerres.

Les agresseurs seront les pays à fortes populations sous-développées mais à potentiel militaire important. Quelques guerres défensives surtout pour éviter les migrations massives de la faim.
Alcofribas
18-12-2006
17:23:02
Ce n'est pas tellement un problème de gouvernance, i.e. une super instance de gouvernement (de la planète) cohérent qui manque, mais plutôt qui détient le pouvoir, de décider ce qui profite le mieux, le plus à tous.

Nous avons 'massivement accépté' la domination du capital comme moteur de progrès - disons d'évolution - or le capital ne sert que son profit. Il laisse donc ce qui ne l'est pas et ''oublie'' les coûts sociaux, environnemetaux...

Quelque soit ce qui se passera tant que le profit gèrera la planète, rien de bon pour la population ne pourra advenir, sans les effets désastreux que maintenant la grande majorité des gens peuvent voir. Car ces catastrophes étaient décritent par les irresponsables écologistes - des scientifiques fous - donc connues.

Ce qui change maintenant c'est que ce désastre est connu, donc il faut tenter d'en réduire les effets. La solution : plus de technique, donc plus d'industrie donc plus de profit- GENIAL non ? Je m'enrichis en détruisant et je m'enrichis en réparant !

NOUS devons changer cette manière de fonctionner.

Dns un an (ou moins), lorsque la pénurie mondiale (pour les plus pauvres) de céréales sera effective, on dira que le problème est purement démographique. Et quels sont les pays à démographie galopante, pas les pays capitalistes - encore ces salauds de pauvres...

Je ne crois pas à des solutions de la part de nos gouvernants, incapables de ne pas se soumettre et profiter des profits capitalistes, on l'a mainte fois observés. Je ne crois pas le capitalisme capable de gérer de tels problèmes sans plonger dans une crise, comme cela a été le cas jusqu'à présent.

J'attends donc une catastrophe mondiale. Probablement la dernière, comme le pensait Einstein concernant la 3ème guerre mondiale ...

Pour les quelques survivants éventuels, il faudra réapprendre à tout faire, cultiver, tisser, construire, et surtout mourir jeune....
Philippe
15-12-2006
18:41:00
Cherchez l'erreur !!!

Il y a belle lurette que l'agriculture CONSOMME plus d'energie qu'elle n'est susceptible d' en produire ...
Trouba
15-12-2006
10:58:15
La notion d'entropie est une notion physique qui permet de déterminer l'évolution ''d'une agitation'' énergétique.

Le discours sur le développement durable est difficile à tenir car en terme économique, l'introduction des facteurs écologiques dans lecalcul des ressources en jeu dans toute production humaine est difficile.

Sur la culture des céréales, le discours est en train de déraper et les tenants d'un libéralismes extrèmes (MOSANTO et autres Limagrain) utilisent ce discours pour justifier leurs actions.

La question est : est-ce que leurs actions, et donc leur discours est bon ?

Leur but, croître et multiplier, leur marché, les produits pour céréales principalement, OGM si possible.

Leur premier discours s'appuyait sur le besoin de donner du ''grain à manger'' à toute la planète. Or de plus en plus, on s'apperçoit que leurs produits appauvrissent les pays déjà pauvres en les contraignants sur des produits plus chers et que de plus un traitement en amont (sur les terres et autres forêts) est plus efficace à long terme (cf. les actions dans le sud sahélien).

Autre voie qui s'ouvre à ces céréaliers, le carburant vert. MINE DE MILLIARDS.

Mais à quoi réponds le besoin en carburant vert ? En fait, le problème de base est le réchauffement climatique d'un côté et la diminution des stocks d'énergie fossile de l'autre.
Le besoin en carburant vert correspond donc à une solution qui doit être temporaire, le temps de trouver des sources d'énergie plus ''durable/soutenable''. Or à la sortie du pot d'échappement de la voiture, toujours du CO2 en quantité.

Comme le nucléaire en France, c'est engoument trop fort vers le carburant vert risque de masquer les réflexions pour des énergies plus 'propres' et diminuer le travail sur la diminution des risques innérents à la survie de ces entreprises : les OGM incontrôlés qui régissent la nature et limite la diversité des céréales (OGM contaminant les autres espèces).

En conclusion, c'est vraiment une question de gouvernace de la part des états de contrôler les agissements de ces céréaliers (taxes fortes) pour permettre de financer la recherche sur l'augmentation du rendement des moteurs (diminution forte de la consommation) et la diminution de leurs rejets en CO2 et autres et la recherche sur l'utilisation d'autres sources d'energie.
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