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''Dans le temps, avec peu de filets on attrapait beaucoup plus de poissons. Maintenant, on doit aller loin du rivage, lancer mille fois nos filets et parfois on rentre sans rien. Il y a trop de pression sur le lac : trop de gens pour trop peu de poissons''.
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Lac Victoria : la perche du Nil, prédateur sur le déclin [Fr]

Claude Adrien De Mun
Syfia International (France)

Le 17-04-2009 (Publié sur internet le 08-06-2009)
987 mots


Après avoir dévoré les autres poissons, la perche du Nil est sur le point de disparaître à son tour du lac Victoria, victime de son immense succès à l'exportation et de la surpêche qui en a résulté. Reportage en Ouganda.

Le vent ne s’est pas encore levé et l’eau du lac Victoria reflète la lumière du matin comme un miroir, assombrie seulement par les petites îles vertes éparpillées au loin. Quelques pêcheurs sont déjà sur l’eau. Debout dans un équilibre précaire sur leurs petites embarcations en bois, ils lancent des filets ronds, lestés de poids, qui se referment sur eux-mêmes une fois dans l’eau. La taille de leurs prises, surtout des tilapias, est modeste : dix centimètres au plus.

La vie des pêcheurs sur le lac Victoria, en Ouganda, est rude. La plupart doivent pêcher la journée voire la nuit pour une poignée de dollars. Nombre d’entre eux s’entassent sur les îles autour desquelles les poissons sont plus nombreux que près du continent et surtout plus gros. Ils y vivent entre hommes, se partageant quelques femmes vénales. Le taux de prévalence du sida sur ces îles est très supérieur à celui du continent.

À notre grande surprise, le pêcheur avec lequel nous avons rendez-vous arrive dans un luxueux véhicule 4x4, signe d’une réussite peu répandue dans ce métier. Geoffrey, un solide gaillard dans la cinquantaine, explique qu’il a arrêté la pêche il y a plusieurs années et fait, depuis, pêcher les autres. Sa fortune il la doit à la multiplication, à la fin des années 90, des usines de traitement de poisson pour l’exportation, principalement des perches du Nil. Avec la raréfaction des poissons dans le lac, ces usines ont eu besoin de gens comme lui, capables de regrouper assez de pêcheurs pour assurer des livraisons régulières aux usines, qui ont des appétits d’ogre et qui payent bien : 2,60$ le kilo de perche Nil.

''Trop de pression sur le lac''

Ce jour-là, Geoffrey livre un camion de perches à moitié vide à l’usine Greenfield, à Entebbe, à 45 km de Kampala. La pêche est devenue un métier difficile. Dans le temps, avec peu de filets on attrapait beaucoup plus de poissons. Maintenant, on doit aller loin du rivage, lancer mille fois nos filets et parfois on rentre sans rien. Il y a trop de pression sur le lac : trop de gens pour trop peu de poissons, souligne-t-il.

Le lac Victoria est le deuxième plus grand lac du monde (68.000 km²), mais le premier en termes de ressources halieutiques. Chaque année, les usines de traitement de poisson d'Ouganda, de Tanzanie et de Kenya exportent environ 70.000 t de perches du Nil, essentiellement vers l'Europe, pour une valeur de 182 millions de dollars. En Ouganda, le secteur arrive en tête pour les recettes des exportations non traditionnelles, et troisième derrière le café et le thé. Une véritable frénésie s'est emparée des communautés de pêcheurs, qui, attirées par les gains, ont usé de tous les moyens pour attraper du poisson, y compris les plus destructeurs, prohibés, rappelle le propriétaire de Green Field, Phillip Borel : Ils utilisent par exemple des filets à petites mailles ou des sennes de plage qui attrapent même de très petits poissons.

Avant il y avait plein de poissons et d’espèces différentes. Mais la plupart ont disparu. La perche a dévoré la plupart des autres espèces. Elle mange même ses propres enfants. Maintenant, il ne reste plus que le tilapia, constate Geoffrey. Il y a sept ans, la perche du Nil dominait, mais son succès lui a été fatal : les stocks n'arrivent plus à se reconstituer. La situation est catastrophique pour les pêcheries. Pour tout le monde, l’exportation de perches du Nil représentait une opportunité illimitée. Le nombre d’usine avait doublé de 2000 à 2006. Mais depuis, la moitié a dû fermer ses portes, car il n’y a plus assez de poissons, poursuit Phillip Borel.

Pas assez de poissons pour tous

Face à cette situation, les usines de la région qui ont survécu se sont fédérées en février dernier sur l’initiative de l'Uganda Fish processors and exporters association et refusent pour le moment d’acheter aux pêcheurs toute perche de moins de 50 cm. Elles paient des inspecteurs qui font le tour des usines et sanctionnent les contrevenants : quatre usines ont ainsi dû fermer pendant une semaine. Les gouvernements des trois pays riverains soutiennent cette initiative.

Si les entreprises ont compris que leur survie dépend de la régénération de leur matière première, la plupart des quelque 200.000 pêcheurs du lac Victoria continuent de pêcher des poissons immatures pour les vendre, séchés, sur les marchés locaux ou régionaux. La corruption est un problème majeur, car les agents censés réprimer ces actes illégaux sont souvent eux-mêmes impliqués et tirent bénéfice de ces activités, dénonce Phillip Borel.

Même si les stocks de poissons qui sont actuellement au plus bas, retrouvaient leur niveau de la fin des années 1990, ce qui n’est pas gagné, il n’y aura jamais assez de poisson pour tout le monde. La région du lac Victoria connaît une croissance démographique effarante : la population double tous les dix ans. L'aquaculture apparaît comme la seule solution, mais elle demande de gros investissements.
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