Pondichéry garde une nostalgie et une empreinte française indélébile. © DR |
Sur la route des épices, à la rencontre de l’Inde originelle [Fr]
Isolda Agazzi
Info Sud (Suisse)
Le 22-12-2008 (Publié sur internet le 24-12-2008)
1573 mots
De retour de Pondichéry ... Au Sud de l’Inde, creuset de l’hindouisme, cultures et religions se mélangent depuis les temps légendaires de la course aux épices. On y glisse au fil de l’eau et du temps, dans les anciens comptoirs de Pondichéry et Tranquebar. Voyage aux sources d’une civilisation millénaire, où les temples régénèrent l’esprit et l’ayurveda le corps.
Un voyage en Inde, c’est toujours un saut dans le vide. Une porte ouverte à nos fantasmes et archétypes, à la rencontre d’une culture mystérieuse, une spiritualité déroutante, un pays qui nous fascine et nous déconcerte à la fois. Et qui nous remet continuellement en question : les Hindous ne croient-ils pas que tout est
maya, illusion ?
Pourtant, un voyage en Inde du Sud, c’est une expérience d’une incroyable plénitude. Malgré le flot d’images, bruits et odeurs qui sollicitent continuellement les sens, on parvient à la paix du corps et de l’esprit dans une enivrante douceur de vivre. C’est au Tamil Nadu que la ferveur religieuse est la plus vive et que se dressent les plus beaux temples du pays. Encore peu connue des touristes étrangers, la région qui s’étend de Chennai à Trivandrum est épargnée par la mousson en été, les fortes pluies ne déferlant sur la côte Est qu’en octobre. L’occasion de s’y rendre en-dehors de la haute saison, qui va de fin décembre à mars.
Des temples pleins de mystère
La capitale, Chennai (plus connue sous son ancien nom, Madras), est la porte d’entrée du Tamil Nadu. Dans cette ville grouillante, important carrefour commercial depuis la colonisation anglaise, la circulation assourdissante et les pauvres hères qui mendient dans les rues interpellent - voire choquent- le touriste européen. Qui ne s’y attarde guère, préférant filer vers Mamallapuram, petite ville assoupie au bord du golfe du Bengale. Une station balnéaire au charme indolent, qui recèle des vestiges hindous très courus. Par les visiteurs étrangers, mais surtout indiens, depuis qu’une classe moyenne commence à émerger dans ce pays de plus d’un milliard d’habitants. Les saris chatoyants virevoltent dans le vent autour du Temple du rivage, dédié à Shiva et inscrit au patrimoine mondial de l’humanité. Petit bijou architectural en pierre foncée, il se dresse fièrement face à la mer, tel un vaisseau narguant les vagues et prêt à larguer les amarres vers une autre vie.
A l’autre bout de la bourgade,
la descente du Gange, énorme bas-relief qui narre l’arrivée du fleuve sacré sur terre, orne l’entrée d’une colline truffée de temples à la gloire des dieux du panthéon hindou. Au milieu de l’enceinte trône la Krishna Butter Ball, une énorme boule de granit en position oblique, qui tient en équilibre depuis la nuit des temps et nourrit les explications les plus fantaisistes et délirantes. Un havre de fraîcheur dans la moiteur de la chaleur tropicale. Une visite fascinante et… quelque peu inquiétante, surtout à la tombée de la nuit. Emporté par un sortilège, on s’égare dans les méandres inextricables d’arbres et de pierres. Au détour de la statue d’un fauve hiératique, un sage en méditation. Face à un sanctuaire caché sous les frondaisons, un prêtre tourné vers le couchant. Les chèvres gambadent dans les rochers, les oiseaux se taisent et les singes poussent des cris stridents du haut du phare voisin. Tout droit sortie d’un roman de Kipling, l’Inde dans tout son mystère.
Poursuivant le voyage vers le Sud, l’énorme temple de Tanjore, aussi classé par l’UNESCO, dégage une impression de puissance et douceur, par la couleur blonde de ses pierres baignées de lumière. Mais c’est au temple de Madurai que la ferveur est la plus palpable. Dédié au dieu Shiva et à sa femme, la déesse Parvati, c’est une véritable ville dans la ville et des milliers de pèlerins s’y pressent tous les jours. Surtout les soirs d’ailleurs, lorsque Shiva est amené en procession vers la chambre nuptiale de Parvati, au milieu des chants et des danses. Les fidèles déambulent dans d’infinis couloirs et se prosternent devant les statues des dieux noircies par la fumée des bougies, à qui ils offrent bananes, noix de coco et colliers de fleurs. Les prêtres les bénissent en posant un point rouge au milieu du front et en proférant des incantations sacrées. Le tout dans des effluves d’encens qui s’entêtent à nous faire oublier les réalités du monde.
Des comptoirs au charme suranné
Mais le Tamil Nadu, ce sont aussi des comptoirs au charme suranné et aux noms évocateurs. Pondichéry garde une nostalgie et une empreinte française indélébile. Dans la
ville blanche, les bâtiments de style colonial, les églises aux couleurs ocre, pastel et rose, les rue Dumas et Romain Roland - arborées et étonnamment calmes ! -, la promenade en bord de mer nous rappellent qu’on est dans un ancien comptoir de la Compagnie française des Indes orientales. Le quartier musulman - au rythme très différent et baigné par une paix indéfinissable - côtoie la ville française et les temples hindous. Cette cohabitation harmonieuse des religions, que l’on retrouvera tout au long du voyage, est l’un des traits les plus frappants de l’Inde du Sud.
Tranquebar, comptoir fondé par les Danois dans la vertigineuse course aux épices du 18ème siècle, est encore à l’écart des circuits touristiques. Bien que difficile d’accès, l’endroit mérite largement le détour. C’est une ville fantôme, gardée par un imposant fort qui se dresse sur la plage et semble avoir été craché par la fureur des vagues. Un improbable vendeur de glaces, des barques de pêcheurs aux couleurs criantes et quelques vaches lui tiennent compagnies. De rares Ambassadors, ces voitures rigoureusement blanches et aux formes arrondies, tout droit sorties d’un film des années ’50, viennent s’égarer sur la jetée. La petite ville s’est endormie sur son glorieux passé, que cherchent en vain à rappeler des maisons aux couleurs décaties et aux élégantes colonnades. Pour la plupart en ruine, car seules ont été rénovées les églises, de toutes confessions, et la mosquée. Sur les murs de la ville, des inscriptions religieuses, en anglais et en arabe, exhortent les passants à ne pas s’égarer dans ce bas monde. Comme toute la côte Sud – Est de l’Inde, Tranquebar a été violemment frappé par le tsunami de décembre 2004 et une panoplie d’ONG et de mouvements religieux s’est engouffrée dans son sillage pour reconstruire la ville. Et les âmes.
Le Kerala : l’ayurvéda et les backwaters
Mais un voyage au Sud de l’Inde ne serait pas complet sans une visite au Kerala. Malgré – ou peut-être à cause – de la mousson estivale, le
pays des cocotiers reste l’un des endroits les plus magiques du pays. A Trivandrum, la capitale, située à l’extrême pointe sud du continent, et sur les plages de Kovalam, l’ayurveda est partout. Cette science millénaire, qui vise à réconcilier le corps et l’esprit, est de plus en plus courue par les curistes européens. Massages aux huiles essentielles chaudes, à l’aide des mains et des pieds ; infusions et médicaments à base de plantes ; mets rigoureusement végétaliens, composés selon les règles savantes de la cuisine ayurvédique, remettraient d’aplomb le plus stressé des hommes – surtout des femmes, d’ailleurs.
Il faut dire que, même sans les soins, le charme de l’endroit opère par lui-même : plages idylliques, nature généreuse, gentillesse des habitants, cuisine exquise… Difficile de ne pas toucher le ciel au
pays des dieux, le surnom que les Keralais ont affectueusement affublé à leur terre bénie.
Mais ce sont surtout les backwaters qui font la réputation du Kerala. A bord d’un élégant bateau en bois, on glisse sur ces canaux pittoresques en contemplant le flux et reflux de la vie. Sur les rives, les enfants vont à l’école ; les églises, mosquées et temples appellent à la prière ; les habitants font leur marché sur de frêles embarcations ; les femmes s’acquittent des tâches ménagères ; les paysans sont courbés dans les rizières ; les chats sommeillent sur le pas des portes. Au crépuscule, le bateau jette l’ancre près d’un cocotier. A bord, on goûte à l’excellente cuisine keralaise, où noix de coco, poisson et épices sont rois. Le sommeil sera bercé par le cliquetis de l’eau et entrecoupé de rêves fantasques, alimentés par le noir intense et mystérieux de la nuit tropicale. On se sent comme des dieux. Et on se prend à espérer que tout ne soit pas qu’une illusion.