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Phnom Penh (Cambodge), le 7 octobre 2008. Mme Ngoung Sokteing, bénéficiaire d'un microcrédit auprès de Babyloan, dans son échoppe au marché de Chhbar Ampeuv. © Corinne Callebaut |
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EconomieLe Web et le téléphone portable à la rescousse du microcrédit [Fr]
Corinne Callebaut
Ka-Set (Cambodge)
Le 13-10-2008 (Publié sur internet le 04-11-2008)
Les 21 et 22 octobre prochains s'ouvre à New Delhi (Inde) le Sommet mondial de la microfinance et des nouvelles techniques de l'information et de la communication (NTIC). Objectif : montrer à quel point internet et le téléphone portable peuvent changer la donne dans ce domaine. En un clic de souris, un petit commerce à l'autre bout du monde peut recevoir un coup de pouce salvateur.
Quand Ngoung Sokteing a ouvert une modeste échoppe il y a 8 ans au marché Chhbar Ampeuv, à Phnom Penh, elle se contentait de vendre des boissons fraîches. Il y a quelques mois, sa vie a changé : elle a pu diversifier ses stocks - elle vend aujourd'hui également de l'essence - et ne compte pas s'arrêter là. A l'origine de cette petite révolution, un microcrédit contracté par l'entremise d'Entrepreneurs du monde, un institut de microfinance (IMF), baptisé
Chamroeun (
développement en khmer) au Cambodge. Un exemple parmi tant d'autres de microcrédit ? Pas vraiment car, cette fois, les prêteurs ne sont pas des organismes financiers mais des internautes lambdas, qui ont prêté par le biais d'un site internet français Babyloan.org la somme dont Sokteing avait besoin pour développer son activité.
Voir évoluer le prêt jusqu'à ce que la somme soit atteinte
Pour aider cette mère de cinq enfants, qui avait besoin d'un prêt d'un million et demi de riels (environ 310 dollars), plusieurs internautes se sont connectés sur Babyloan.org et ont versé une somme en ligne. Ils l'ont choisie en consultant les différents profils présentés sur le portail, qui affiche une photo de l'emprunteur et détaille brièvement son projet. Chaque jour, les internautes peuvent suivre en ligne l'évolution du prêt, jusqu'à ce que le total soit atteint. Quand la somme a été réunie, Sokteing a pu commencer à investir puis à rembourser.
Chaque semaine, je verse 59 400 riels (environ 12 dollars) à Chamroeun pour rembourser, explique-t-elle, avant d'ajouter, très fière :
Ce n'est pas un don, je vais rendre tout l'argent que l'on m'a donné.
Déjà, Sokteing a en tête un autre prêt qu'elle sollicitera dans quelques mois pour, cette fois, échanger des devises étrangères. Elle a déjà préparé une petite vitrine avec des billets à l'intérieur.
Je n'aurais jamais pensé que je pourrais me développer un jour, et aussi vite, continue-t-elle. Il ne me serait pas venu à l'idée d'aller dans une banque : je suis bien trop pauvre !
Un intérêt pour tous, surtout pour l'emprunteur
Dans quelques semaines, les internautes seront, quant à eux, remboursés de la somme qu'ils ont avancée. Ni plus, ni moins. Car si le micro-emprunteur doit s'acquitter d'intérêts, ceux-ci ne servent qu'à couvrir les frais de fonctionnement, très élevés, de l'IMF.
Gérer le prêt, rendre visite aux emprunteurs, a un coût. De plus, nous ne faisons pas que donner l'argent et recevoir le remboursement, nous organisons aussi des formations pour leur enseigner un miminum afin qu'ils sachent mieux faire fructifier leur entreprise. Et quand je dis un minimum, je veux dire par exemple leur apprendre à lire et à écrire, explique Grégoire Héaulme, le directeur de Chamroeun.
Si le micro-emprunteur ne peut rembourser le prêt, c'est l'IMF qui a pour obligation de prendre le relais. Toutefois, les taux d'intérêt demeurent en-deçà de ceux traditionnellement pratiqués, notamment par les organismes bancaires. Au Cambodge, ceux-ci s'élèvent à 8-12% pour un microcrédit contracté dans une banque, contre seulement 2 à 3% par la voie d'internet.
Avec une plate-forme de ce type, les IMF peuvent recevoir 'gratuitement' une partie de leur 'fonds de crédit' [l'argent utilisé pour accorder des prêts aux bénéficiaires], explique Grégoire Héaulme.
Bien souvent, les instituts de microfinance doivent emprunter ces sommes auprès de banques et ce avec intérêts bien sûr. Ces intérêts facturés par la banque pour ces lignes de crédit font partie des frais financiers des IMF et ils doivent être couverts au même titre que les autres frais de fonctionnement par les revenus d'activité. Babyloan collecte de l'argent et le transmet sous forme de prêt à taux zéro aux IMF. L'économie réalisée est donc égale au montant des intérêts normalement facturés par les banques.
Des frais de fonctionnement qui restent tout de même élevés pour les IMF
Toutefois, le directeur mitige un peu ses propos :
Dans la pratique, ça n'est pas aussi simple. Babyloan représente tout de même un coût : celui du temps passé à collecter les informations et photos de partenaires sur le terrain, celui du transport, du temps passé à mettre les informations en ligne, à produire des comptes rendus mensuels à Babyloan, à gérer le partenariat et il y a aussi le coût facturé de manière forfaitaire chaque année aux IMF recevant des fonds de Babyloan en fonction des volumes reçus. Il conviendra dans quelques mois, une fois que le système sera un peu plus rodé et que les volumes deviendront plus conséquents, de réaliser une étude détaillée pour mesurer si cette source de financement représente vraiment une économie pour nous ou non.
Un vrai succès pour Babyloan et Kiva
Lancé début septembre dernier, par Arnaud Poissonnier, un
ex-banquier privé-conseil de riches, selon ses mots, reconverti à la microfinance, Babyloan est déjà parvenu à mener à bien 37 projets au Cambodge, la plupart émanant de femmes désireuses de développer leur commerce sur les marchés de Phnom Penh.
Les profils proposés sur le site ont été rigoureusement sélectionnés par Chamroeun, qui choisit les personnes parmi les plus pauvres. Les prêts demandés sont très peu élevés, constate le fondateur du site. Aujourd'hui, Babyloan compte 300 membres et le nombre d'inscriptions n'arrête pas de grimper.
Nous bénéficions d'une très bonne couverture médiatique, l'idée séduit, d'autant plus que nous sommes sponsorisés par la Bred, la Banque postale et le Crédit coopératif, deux supports institutionnels qui aident à rendre les internautes plus confiants quant à l'endroit où ils placent leur argent, continue Arnaud Poissonnier.
Si le concept est tout nouveau en France, il a déjà 3 ans aux Etats-Unis et se nomme
Kiva. Depuis 2005, plus de 345 500 internautes ont déjà prêté leur argent en ligne sur ce site, ce qui représente un montant total d'environ 46 millions de dollars pour 64 201 prêts accordés à des individus dans 42 pays.
Pourtant, ses fondateurs, Matt et Jessica Flannery, avaient eux-mêmes du mal à croire en leur concept au départ :
Nous nous étions embarqués dans le milieu étrange de l'entreprenariat social, et combattions les idées reçues dans ce domaine, confiait le couple américain au magazine Forbes en juin dernier. Il y a même un avocat qui nous a dit que c'était illégal ! Aujourd'hui, Kiva a aussi fait des petits dans son pays. Ainsi, Ebay, le site d'enchères, a-t-il créé en octobre 2007 une plate-forme de prêts en
peer-to-peer (d'individu à individu) appelée
Microplace. Seules différences : l'internaute doit prêter un minimum de 100 dollars - contre 25 dollars pour Kiva ou 5 euros pour Babyloan - , et il ne choisit pas à qui est destiné son prêt, seulement le pays. En outre, le site est soutenu par des fonds d'investissements, ce qui multiplie le nombre d'intermédiaires et dépersonnalise un peu l'action, au contraire des autres plates-formes.
Les nouvelles technologies, l'avenir de la microfinance ?
Pourtant, il semble bien que les nouvelles technologies de l'information et de la communication soient au centre des futurs développements dans le secteur de la microfinance. En France, voilà une dizaine d'années que PlaNet Finance aide les acteurs de la microfinance à mieux se développer en utilisant les nouvelles technologies. Pour Jacques Attali, son président et co-fondateur - avec Arnaud Ventura - ,
les NTIC sont indispensables au développement de la microfinance.
Elles vont réduire considérablement les coûts de fonctionnement de chacun des maillons de la chaîne qui mènent au prêt, explique-t-il dans un entretien accordé à Ka-Set.
Pour le moment, PlaNet Finance appelle, sur sa plate-forme, les internautes à réaliser des dons qui permettront de financer des microcrédits et d'aider les ONG. Toutefois,
un projet de plate-forme en peer-to-peer est à l'étude, révèle Jacques Attali, mais je ne peux en dire plus pour le moment. Pour l'économiste français, l'avenir de la microfinance se trouve aussi et surtout dans le
mobile bank, comprenez par là l'octroi et la proposition de prêts par le biais du téléphone portable.
Dans des pays neufs, en voie de développement, cette technique est de plus en plus prisée. Notamment parce que tout le monde a accès à un téléphone portable, beaucoup plus qu'à un ordinateur. En outre, ils apprennent directement à s'en servir pour l'Internet mobile par exemple, contrairement à l'Europe qui ne s'y est pas encore vraiment mise, développe-t-il.
Et il ne se trompe pas. Un groupe finlandais vient de faire le tour des IMF du Cambodge pour identifier des partenaires en vue de lancer prochainement un service de micro-prêt par téléphone portable en direction du marché japonais. Un marché prometteur, les Nippons passant beaucoup plus de temps dans les transports, leur portable collé à l'oreille, que chez eux devant un ordinateur.
Pour en savoir plus
Qu'est-ce-qu'un microcrédit ?
La microfinance permet l'allocation de produits financiers basiques (microcrédit, épargne, assurance, etc.) à destination des pauvres qui sont habituellement considérés comme
non solvables, c'est-à-dire qu'ils n'offrent aucune garantie, n'ont pas d'emplois stables ou encore ont un passif d'endettements. Sans ces services financiers, cette catégorie de la population n'a accès qu'à des sources de crédit peu avantageuses, comme les usuriers, ce qui limite ainsi leur capacité à développer une activité.
Il convient par ailleurs de distinguer le microcrédit de la microfinance, le premier n'étant qu'une forme de la seconde, qui regroupe plusieurs produits financiers (épargne, assurance, transfert d'argent…) à destination de ceux et celles qui sont exclus du système financier classique ou formel.
Le microcrédit en dates <./span>
Moyen-âge : création des Monts-de-Piété
1848 : F. W. Raiffeisen lance en Rhénanie la première coopérative de crédit pour lutter contre l'usure qui surchargeait les paysans : les taux d'intérêt s'élevaient alors pour eux à… 50-100% et les prêts devaient être remboursés dans de très brefs délais
1976 : création de la Grameen Bank au Bangladesh. Après une terrible famine, un professeur d'université, Mohamed Yunus, a l'idée d'accorder de petits crédits à quelques groupes de femmes pauvres pour les aider à développer une activité qui puisse leur procurer des revenus
1997 : premier sommet mondial du microcrédit, à Washington (Etats-Unis)
2005 : année internationale du microcrédit
13 octobre 2006 : Mohamed Yunus et sa banque, la Grameen bank, reçoivent le prix Nobel de la paix
Des liens pour aller plus loin
- le site de l'IMF Entrepreneurs du monde, qui sert d'intermédiaire à Babyloan au Cambodge
- le site du Sommet mondial de la microfinance et de l'utilisation des NTIC 2008
- un dossier réalisé par deux économiste sur le rôle des NTIC dans le développement économique avec, en page 6, un paragraphe sur la microfinance
- toute l'actualité de la microfinance sur un portail dédié à cette question
- un mémoire sur le microcrédit en droit français et en droit cambodgien. Il y est rappelé que le système bancaire cambodgien a été réduit à néant à l'époque des Khmers rouges (1975-1979). 90% de la population n'a pas accès au prêt classique. Aucune banque de développement n'existait à la sortie du régime khmer rouge. Ainsi, dans les années 90, après les Accords de Paris en 1991, les ONG ont commencé à proposer des services de microcrédit aux populations démunies des zones rurales, dans le cadre du programme de développement. La plus importante ONG spécialisée dans le financement de proximité est l'Association des agences de développement économique local, mieux connue sous l'acronyme anglais ACLEDA, qui a été créée en 1993 avec le soutien du Pnud (Programme des Nations unies pour le développement). Elle est devenue une banque spécialisée en 2000. Il est à noter que le microcrédit mené par les ONG dans les années 90 n'était pas réglementé puisqu'il était appliqué avant l'adoption même de la loi sur les institutions bancaires et financières du 18 novembre 1999. Aujourd'hui, le microcrédit est affiché comme une priorité du gouvernement et sa réglementation constitue une question d'actualité.