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Les pays arguent que leur compétitivité, ainsi que des milliers d’emplois sont en jeu s’ils devaient ''décarboner'' leurs industries. Certes, mais il n’y a pas de compétitivité, ni d’industries, ni de milliers d’emplois sur une planète crevée.
© DR
Terre
Aucun business possible sur une planète crevée [Fr]

Laure Noualhat
Libération - Six pieds sur Terre (France)

Le 20-10-2008 (Publié sur internet le 04-11-2008)


La crise financière occulte temporairement les questions climatiques, et plus encore les questions environnementales, les reléguant à une place de simple variable d’ajustement.

Les emplois que nos dirigeants veulent désespérément sauver n’auront aucun sens dans l’Europe de demain, soumise à des modifications climatiques extrêmes. Et il en va de même pour les Etats-Unis, l’Inde ou la Chine. There is no business on a dead planet.

D’après le patron de Greenpeace France, Pascal Husting, écouté hier à l’Université de la Terre, il nous reste 100 mois, c’est-à-dire même pas 10 ans, pour inverser la courbe d’émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Si nous n’inversons pas la tendance actuelle –une progression des émissions mondiales de l’ordre de 3% par an-, nous n’échapperons pas à une augmentation de la température de l’ordre de 2°C, au minimum. Ce qui veut dire que la partie basse du scénario du GIEC est déjà jouée. Le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat a prévu une augmentation de la température globale de 2,1°C à 5,6°C d’ici à la fin du siècle en fonction des efforts déployés par les pays du monde entier pour réduire leurs émissions.

Parallèlement, le WWF a publié une étude rassemblant de nouveaux éléments scientifiques. Et le constat –je parle bien de constat pas de projections futuristes-, c’est que le réchauffement climatique est plus rapide, plus fort et survient plus tôt que prévu. En anglais, ça donne: faster, stronger, sooner. Ainsi, au rythme actuel de la fonte des glaces, la disparition totale du pôle Nord surviendra entre 2013 et 2040, 30 ans plus tôt que le Giec ne l’avait prévu. Entre autres friandises prévues dans ce siècle.

Il est clair que le changement climatique a déjà un plus gros impact que ce que la plupart des scientifiques avaient imaginé, il est donc capital que les réactions internationales pour réduire les émissions et s’adapter aux conséquences soient plus vives et plus ambitieuses, estime Pascal van Ypersele, prof de climatologie et de sciences de l’environnement à l’Université catholique de Louvain et récemment élu vice-président du Giec. Le dernier rapport du Giec a montré que les raisons de se sentir concerné sont maintenant plus fortes, et devraient mener l’UE à plaider pour un objectif plus ambitieux que celui de maintenir l’augmentation des températures sous la barre des 2°C adopté en 1996. Mais même avec cet objectif, des réductions de l’ordre de 25 à 40% par rapport au niveau d’émissions de 1990 sont nécessaires d’ici à 2020 de la part des pays développés. Des réductions de 20% sont tout à fait insuffisantes. Elles sont probablement insuffisantes, et la sale nouvelle, c'est qu'elles risquent d'être encore minimisées par les pays membres de l'Union.

Après le sommet européen de la semaine dernière, les ministres de l’environnement se réunissent aujourd’hui à Luxembourg. Mais le plan européen –réduire de 20% les gaz à effet de serre, atteindre 20% d‘énergies renouvelables, réaliser 20% d‘économie d‘énergie, le tout pour 2020– va probablement se fissurer à cause du credit crunch.

Crise financière oblige, les Etats commencent à traîner la patte. Sûr qu’il est plus facile de se mettre d’accord à 15 qu’à 27. Sûr aussi qu’il est plus facile pour un pays comme la France, nucléarisé à souhait, d’atteindre ses objectifs de réduction d'émissions que pour la Pologne, dont l’industrie repose essentiellement sur le charbon. Encore que, l'efficacité du nucléaire dans la réduction des émissions de CO2 reste à prouver, mais cela mérite un autre post.

Silvio Berlusconi, par exemple, trouve le plan trop coûteux… Vingt milliards d’euros, selon le dirigeant italien. Treize, rectifie la Commission européenne. Le montant exact de ce que cela coûterait, on s'en fiche carrément si on regarde du côté de ce que ça va nous coûter si l'on ne fait rien... Par exemple, le rapport Stern prévoit une facture de 5500 milliards de dollars au cas où la température progresserait de 2,1°C... Mieux vaut prévenir que guérir. Encore une fois, nous avons la possibilité d'éviter le pire. C'était le cas aussi avec la crise financière. On ne l'a pas fait. Sauf qu'avec la crise écologique, nous n'aurons pas la possibilité de garantir nos banques naturelles, c'est à dire les ressources de nos écosystèmes, par l'Etat.

Je pensais que nous devions reconsidérer nos indicateurs de richesse… Un économiste travaillant pour la Deustche Bank, Pavan Sukhdev, mène une étude européenne sur la valeur des écosystèmes. Que nous dit-il? Que nous perdons un capital –au sens marxiste du terme- naturel de l’ordre de 2 à 5 milliards d’euros par semaine à cause de la seule déforestation. Il n’a fait qu’estimer la valeur des services rendus par la forêt: stockage de carbone, assainissement, lutte contre l’érosion, …, et calculer ce que ça nous coûterait soit de les remplacer, soit de faire à leur place. Je trouve criminel de ne pas prendre en compte ces pertes-là et de ne s’occuper que de celles des banques, qui fonctionnent, elles, avec un argent qui n’existe même pas.

Les pays arguent que leur compétitivité, ainsi que des milliers d’emplois sont en jeu s’ils devaient décarboner leurs industries. Certes, mais il n’y a pas de compétitivité, ni d’industries, ni de milliers d’emplois sur une planète crevée. Les priorités de nos dirigeants varient. Et l’environnement, contrairement à ce qu’on nous assure, est redevenu la dernière roue du carrosse. C’est la variable ajustable: quand tout va bien, on s’y intéresse, quand le système financier craque, on s’en passe. Aujourd'hui, il faut sauver les emplois, nous dit-on. Pour cela, dans le cadre du plan Paulson, les USA promettent 25 milliards de prêts bonifiés à l’industrie automobile -polluante- américaine. C’est sûr qu’il vaut mieux avoir un bon vieux job qui pollue sous 2m d’eau qu'un autre job, et la vie sauve.
Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e.
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