Mohammed Yunus, petit homme au regard doux, professeur d’économie au Bangladesh, a eu une idée de génie : accorder de petits crédits à des pauvres exclus du système bancaire classique, faute de garanties. © DR |
Le micro-crédit ne connaît pas la crise [Fr]
Isolda Agazzi
Info Sud (Suisse)
Le 04-10-2008 (Publié sur internet le 23-10-2008)
918 mots
Le micro-crédit attire de plus en plus de capitaux étrangers. Mais le Prix Nobel Mohammed Yunus, fondateur de la Grameen Bank, rappelle qu’il doit d’abord profiter aux pauvres. Plaidoyer en faveur du business social.
Bonne nouvelle :
la micro-finance n’a pas été touchée par la crise internationale. Car elle est proche de l’économie réelle, l’économie monétaire. Et financer surtout les femmes, ça fait une grande différence. A mi-chemin de l’échéance des Objectifs du Millénaire, le micro crédit sert à leur donner de l’autonomie et à les sortir de la pauvreté. C’est le constat réjouissant dressé par Mohammed Yunus, le fondateur de la Grameen Bank, lors du 1er Forum international de la micro finance qui s’est tenu en fin de semaine au BIT, à Genève.
Un optimisme tempéré :
Même si la micro-finance n’est pas directement affectée par la crise actuelle, le ralentissement de l’économie mondiale globalisée va frapper les pauvres de plein fouet. Des entreprises vont fermer, les prix des denrées alimentaires risquent d’augmenter et le prix du pétrole continuera d’être instable.
Micro-crédit et micro-finance n’étaient même pas dans le dictionnaire il y a trente ans. Aujourd’hui ce sont des
mantras pour sortir les pauvres de l’ornière. C’est Mohammed Yunus, petit homme au regard doux, professeur d’économie au Bangladesh, qui a eu une idée de génie : accorder de petits crédits à des pauvres exclus du système bancaire classique, faute de garanties. Essentiellement des femmes souhaitant lancer un petit commerce, ou toute autre activité génératrice de revenus. Un pari fou qui a tenu ses promesses. Avec un taux de remboursement proche de 100%, la micro finance – micro-crédit, mais aussi micro-épargne et, parfois, micro-assurance - profite à 100 millions de personnes dans le monde.
Genève brasse un tiers des micro-capitaux internationaux
Mais voilà, un tel succès suscite évidemment des convoitises. Les capitaux ne sont plus seulement drainés localement, mais ils proviennent de plus en plus d’investisseurs étrangers.
1/3 des fonds internationaux sont gérés à Genève, relève Ivan Pictet, de la banque privée éponyme et de la Fondation Genève Place Financière. C’est un marché en pleine expansion - entre 30% et 50% par an -, mais il se limite à un petit secteur de clients privés, avec une sensibilité particulière. La plus grande partie de la communauté financière n’a ni les connaissances, ni la motivation, d’investir dans la micro-finance. En effet, si les rendements sont sûrs, ils restent modestes.
Mohammed Yunus le martèle sans cesse : le micro-crédit, ça doit bénéficier d’abord aux pauvres. Et ensuite aux investisseurs. En tout cas, il est hors de question que ceux-ci en tirent des profits mirobolants. Même si le Prix Nobel se défend d’être opposé aux fonds internationaux :
Nous avons toujours encouragé la compétition. Le Bangladesh est devenu très compétitif et 80% des familles ont accès au micro-crédit. Mais il faut faire attention aux risques liés au taux de change (les taux d’intérêt augmentent en cas de dévaluation de la monnaie locale, ndlr). Au bout du compte, il faut que les gens s’en sortent localement. La Grameen Bank doit appartenir aux pauvres.
Promouvoir le business social
Le chantre de la micro-finance l’affirme haut et fort :
Je ne suis pas contre le profit. La Grameen Bank fait du profit, mais pour les pauvres. J’ai une règle idéale, une limite à ne pas franchir : les taux d’intérêt ne devraient pas dépasser de 10% à 15% ceux du marché. Au-delà, on entre dans une zone rouge. Moi, je suis pour le business social. Entendez par là des investissements qui profitent aux pauvres, dans des secteurs délaissés par le gouvernement et les banques. Des projets liés à l’environnement, comme produire de l’énergie solaire pour amener l’électricité là où il n’y en a pas. Ou dans les soins de santé, pour réduire la mortalité maternelle ou améliorer la nutrition. Ou pour amener l’eau potable.
Pas pour faire de l’argent, mais pour aider les gens. Et ça marche tout aussi bien. Vous n’y perdez pas assure Yunus.
Qui se déclare prêt à recevoir des fonds de toute grande banque étrangère.
Nous pouvons travailler ensemble dans le business social, comme avec le Crédit agricole, qui lance un fonds de 150 millions d’euros. Si l’UBS, par exemple, est intéressée à créer un fonds de business social, nous en serons ravis.
Yvan Pictet renchérit :
la micro finance a besoin de capital étranger, mais dans une quantité limitée. Les banques suisses ne peuvent aucunement devenir les principales pourvoyeuses de micro-finance dans le monde. Par contre, Genève a tous les ingrédients pour devenir un centre mondial d’étude de la micro-finance.
Et Jean Zwahlen, président du Forum mondial de la micro finance, rassure :
Nous sommes là pour aider le micro-crédit à se préserver de la crise financière. Construisons des ponts au lieu de créer des divisions.