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Andong, à 30 km de Phom Penh.
© Carole Vann / Tribune des Droits Humains
Economie
Les ''citoyens fantômes'' du Cambodge [Fr]

Carole Vann
Tribune des Droits Humains (Suisse)

Le 12-09-2008 (Publié sur internet le 01-10-2008)


Avec sa main d’œuvre très bon marché et sa corruption généralisée, le Cambodge est un jardin d’Eden pour les compagnies asiatiques. Des dizaines de milliers de citadins sont expulsés de force pour laisser place à de gigantesques centres commerciaux ou casinos. Reportage.

Devant la baraque, traîne un vieux lit métallique tout rouillé. Dessus, un gros baluchon bruni laisse entrevoir des casseroles, des vêtements, des gobelets et des assiettes en plastic, quelques cuillers et couteaux. Plus loin, un hamac a été accroché à des clous. Il faut pouvoir emporter l’essentiel s’ils mettent le feu au quartier, explique Malai, la belle femme en sarong qui habite les lieux, avec son mari et leurs trois enfants. Ils, ce sont les autorités cambodgiennes.

Nous sommes sur les rives du lac Boeng Kak, dans les faubourgs de Phnom Penh. Le quartier est pauvre, il n’y a pas de sanitaires, tout part dans les eaux du lac. Les habitations sont des baraquements en bois serrés les uns aux autres, avec de la terre battue pour sol. Ici, 4’250 familles vivent en sursis depuis des années. Les habitants savent qu’un jour très prochain, ils seront expulsés de force.

Un projet d’aménagement prévoit de combler le lac et de transformer l’endroit en une gigantesque zone commerciale avec des appartements de luxe. Il y a un an et demi, la municipalité de Phnom Penh a cédé, avec un bail de 99 ans, tout le lac avec ses berges à une compagnie sud-coréenne, Shukaku.

Résistance

Ils nous ont proposé quelques milliers de dollars pour que nous partions volontairement, poursuit la Cambodgienne. Mais les prix des terrains sont exorbitants, les locations aussi. Ça ne suffit pas pour nous reloger. Malai est couturière à domicile, son mari sans emploi. Comme tous leurs voisins, ils refusent de quitter les lieux.

Malai, sa famille et les habitants de Bang Kak font partie des 70’000 Cambodgiens de Phnom Penh – 150’000 à travers le pays, selon Amnesty International – menacés d’évictions forcées. S’ils refusent de partir, les forces de l’ordre débarquent et brûlent les logements, tabassent les habitants, arrêtent les contestataires, raconte Kek Galabru, fondatrice de la LICADHO [l’une des deux principales organisations de défense des droits de l’homme au Cambodge avec ADHOC.

L’année passée, à Sihanoukville [ville portuaire au sud du pays], la police militaire est venue à l’aube avec les mitraillettes, les bâtons électriques et les bulldozers, ils ont incendié les maisons et ont brutalisé les habitants.

Les événements de Sihanoukville ont défrayé la chronique au Cambodge, tant la répression fut violente. Des hommes ont été emprisonnés et ils ont dû signer de force des cessions de droit pour être libérés, poursuit Kek Galabru.

Cette Khmère mariée à un Français est une figure de proue des droits de l’homme au Cambodge. Elle fait partie des rares personnes qui osent, au risque de leur vie, dénoncer les dysfonctionnements du pays.

Bombe à retardement

Selon elle, le problème des évictions forcées est une bombe à retardement pour le pays. Le problème est lié à l’histoire récente du pays. A la fin du régime khmer rouge en 1979, les survivants ont regagné les villes entièrement évacuées par le régime de Pol Pot. Nombre d’entre eux se sont installés sur un lopin et n’ont plus bougé.

En 2001, une loi foncière est entrée en vigueur, qui stipulait que toute personne installée sur une terre depuis 5 ans, sans être contesté, en devient propriétaire. Mais obtenir un titre de propriété tient du parcours du combattant. Il faut arroser au passage une multitude de fonctionnaires. La plupart des gens n’en ont pas les moyens.

La loi foncière prévoit aussi que l’Etat peut réquisitionner des terrains pour le développement communautaire. Mais le gouvernement joue sur les termes. Les luxueux centres commerciaux, inabordables pour la plupart des Khmers, sont donc étiquetés d’intérêt public. Si bien que la population ne veut plus entendre parler de développement.

Mobiliser la communauté internationale

Kek Galabru et Thoun Saray (président de Adhoc) ont arpenté la semaine dernière les couloirs du Palais des Nations à Genève pour alerter les Etats rassemblés pour la 9e session du Conseil des droits de l’homme. Pour Amnesty International et COHRE (Center on Housing Rights and Evictions, une ONG basée à Genève et spécialisée dans le droit au logement), les évictions forcées et les confiscations des terres figurent en tête de liste des fléaux qui frappent actuellement le Cambodge.

Plus de 100’000 personnes ont été délogées de la capitale au cours de ces dix dernières années. Les conditions dans lesquelles elles sont relogées sont tout aussi tragiques. Les familles se retrouvent parachutées à des dizaines de kilomètres de la ville dans des terrains vagues.

En février, 100 familles ont été transférées de force de Sabok Tchap, un quartier de Phnom Penh, à Andong, un no-man’s land situé à trente kilomètres de la capitale. Chaque famille a reçu un lopin de terre de 60 mètres carrés. Pas d’eau, pas d’électricité, pas d’égouts. Durant les pluies, les chaussées se transforment en un mélange de boue et d’immondices.

Pas de travail, pas d’école, pas de centre médical, pas de transports. Pas de titre de propriété non plus. L’Etat peut leur reprendre cette terre à tout moment. Isolés de tout, les relocalisés deviennent des citoyens fantômes, privés de tout droit élémentaire, selon les termes de Thoun Saray.
Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e.
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