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Derrière les grilles du centre de rétention du Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne).
© Joël Saget
France
La casse ordinaire des familles

Armelle Gardien (RESF)
Libération (France)

Le 14-08-2008 (Publié sur internet le 26-08-2008)


Parents d'élèves et enseignants, pour la plupart membres de RESF, racontent le quotidien des enfants de familles sans papiers.

Modibo, 13 mois, dort dans le dos de sa maman, fatigué sans doute par le voyage. Il se trouve à Roissy, à l’enregistrement des bagages pour le vol Air France Paris-Bamako qui partira à 16h40. Il est avec sa mère, sa grande sœur Oumou, sa tante. Ils sont venus ce matin de Cholet, avec Pierre, un soutien de la famille.

C'est que Mambé Touré, le père de Modibo, a été transporté la veille à la prison pour étrangers du Mesnil-Amelot, jambes enchaînées, menottées, ses affaires dans un sac poubelle, depuis Rennes où il était en rétention depuis le 30 juillet. Il avait entamé une grève de la faim voilà quatre jours.

14h30. Mambé appelle sa femme au téléphone, il a été amené dans les locaux de la PAF (Police de l’air et des frontières). Modibo s’est réveillé, il joue avec sa poussette, comme les nombreux autres bambins qui accompagnent leurs parents. Les passagers du vol Paris-Bamako ne sont pas très nombreux, des familles chargées de bagages et d’enfants. Nous les informons, l’accueil est favorable, et particulièrement lorsque Mme Touré s’adresse eux. Ils regardent la famille, l’enfant, s’indignent en apprenant que Mambé a une convocation en préfecture pour le 29 août, prennent le tract que nous avons préparé, l’un d’eux donne son numéro de téléphone.

Nouvel appel de Mambé, qui dit et redit son intention de refuser d’embarquer. Nous lui expliquons ce qu’il risque, ce qu’il peut espérer, en lui faisant part des réactions favorables des passagers. Le temps passe, trop vite, l’enregistrement se termine, Mambé ne répond plus au téléphone. Modibo passe de bras en bras. Sa tante, en France depuis dix-neuf ans et titulaire d’une carte de séjour, laisse éclater son indignation : ce qu’elle a vu au Mesnil-Amelot, des hommes désespérés, l’un qui risque d’être expulsé alors que sa femme est sur le point d’accoucher, c’est révoltant, que des Africains !, dit-elle. Oumou, 17 ans, qui entrera en 1ère ES au lycée David d’Angers, ne cache plus sa détresse.

Nous sommes scotchés sous le panneau d’affichage, attentifs à tout ce qui pourrait annoncer un départ retardé. Nous appelons un passager, en cabine, il n’a rien vu ni entendu, l’embarquement se termine. Mambé est-il au fond de l’avion ? Dans quel état ? Le silence est pesant, le petit Modibo nous adresse son sourire candide, on se prend à souhaiter que le tableau des départs soit détraqué, et que l’avion soit toujours là. 16h50, le vol disparaît de l’affichage. Larmes. Ecœurement. Nous décidons d’appeler la PAF, ce n’est qu’au quatrième appel et après âpres discussions que l’expulsion de Mambé est confirmée, non pas à sa femme (à elle, on refuse toute information), mais à l’un d’entre nous qui énonce titre et qualité !

Le petit groupe reprend la route de Cholet, on s’embrasse, gestes dérisoires face à un tel sentiment d’injustice. Mambé Touré, informaticien, en France depuis 2001, marié, sa femme en situation régulière, père de Modibo, 13 mois, soutien de toute une famille, expulsé ! Vraisemblablement dénoncé par l’agence d’intérim où il travaillait en 2007, il était sous le coup d’un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière pour lequel il avait fait appel. Sur les conseils de son avocat, il avait alors déposé une demande de titre de séjour : sa convocation pour obtenir un récépissé de demande de carte de séjour est alors plusieurs fois renouvelée, la dernière l’étant au 29 août 2008. Il ne sera pas au rendez-vous, mais à Bamako où l’Association des expulsés maliens a été prévenue de son arrivée.

L’Etat français a décidé aujourd’hui que Modibo doit grandir sans son père. Qu’Oumou ne fera peut-être pas sa rentrée scolaire à Angers, l’état de santé de sa mère ne lui permettant pas de travailler, c’est la jeune lycéenne qui devra remplacer le père. Une expulsion de plus, une famille brisée de plus, des droits bafoués, des pratiques de rétention indignes. La chaîne de la solidarité s’est déroulée aussi pour la famille Touré, mais n’a pas été assez puissante pour inverser l’aveuglement de la décision préfectorale. On continue !
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