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Les Nations unies estiment qu'un tiers des terres émergées est menacé par la désertification. Aujourd'hui, 500 à 600 millions de personnes en subissent les conséquences.
© IRD
Demain, combien de terres stériles ? [Fr]

Gaëlle Dupont
Le Monde (France)

Le 13-01-2008 (Publié sur internet le 17-01-2008)
1429 mots


Entretien avec le géographe Marc Bied-Charreton président du Comité scientifique français sur la désertification (CSFD).

Le Monde : Agroéconomiste et géographe, vous êtes président du Comité scientifique français sur la désertification (CSFD). Ce processus gagne du terrain à un rythme alarmant. Si rien ne vient l'enrayer, quel pourcentage des terres émergées sera touché dans vingt ans ?

Marc Bied-Charreton : Les Nations unies estiment qu'un tiers des terres émergées est menacé. Aujourd'hui, 500 à 600 millions de personnes en subissent les conséquences. Ils seront deux à trois milliards à l'avenir, si rien ne change.

Le Monde : Sur quelles tendances s'appuient ces prévisions ?

Marc Bied-Charreton : La menace vient à la fois de l'augmentation de la population mondiale - nous allons passer de six à huit milliards d'individus -, de l'absence d'adaptation des systèmes d'agriculture et d'élevage, et des risques liés aux changements climatiques. Selon les prévisions du Groupe intergouvernemental d'experts pour le climat (GIEC), notre siècle sera marqué par des épisodes climatiques extrêmes. Les sécheresses seront plus fréquentes et plus longues.

Le Monde : A quoi ressembleront les zones touchées par la désertification ?

Marc Bied-Charreton : Il faut préciser d'emblée que la désertification, ce n'est pas une progression naturelle des déserts. C'est un phénomène qui se produit souvent - mais pas toujours - sur les marges des déserts, ce qui fait que l'on dit improprement que le désert avance.

On considère qu'une terre est désertifiée quand il ne reste que 10% ou 15% de végétation sur le sol. Il n'y a plus d'arbres ni d'arbustes. Il reste environ une touffe d'herbe par mètre carré. Le reste, c'est du sable et des cailloux.

En fait, la désertification consiste en une perte progressive de la fertilité des sols. Ses causes sont à la fois naturelles et humaines. Le manque d'eau entraîne une baisse de la productivité des terres. Mais les activités humaines ont une grande part de responsabilité dans le phénomène, car les pratiques agricoles et d'élevage trop intensives ou inadaptées épuisent également les sols.

Le Monde : Quelles régions du monde sont menacées ?

Marc Bied-Charreton : Une centaine de pays sont concernés, sur tous les continents. L'Afrique l'est au premier chef. Le continent asiatique également. Toutes les franges du désert australien subissent elles aussi un déficit en eau depuis quelques années. Le continent américain et l'Europe ne sont pas épargnés : le phénomène menace un bon tiers de l'Espagne, Chypre, une partie de la Sardaigne, de la Sicile, et de la Grèce.

Le Monde : Quelles seront les conséquences sur l'environnement ?

Marc Bied-Charreton : Quand la végétation disparaît, le sol perd sa capacité de rétention de l'eau. Le ruissellement emporte la terre. Il n'y a plus de graines dans les sols. Toute vie disparaît. La résilience de l'écosystème, c'est-à-dire sa capacité à revenir à l'état initial, ne cesse de diminuer. C'est un cercle vicieux.

Les conséquences seront également planétaires. Une forte désertification aboutira à la mise en suspension dans l'atmosphère de millions de tonnes d'aérosols. Les dépôts de terre entraînés par l'érosion envahiront les égouts des villes et perturberont le régime de crue des fleuves. Le phénomène aggravera aussi le réchauffement climatique, car la capacité de stockage du carbone atmosphérique diminuera.

Le Monde : Quel sera le sort des populations qui vivent sur ces terres ?

Marc Bied-Charreton : Quand la fertilité des sols et leur capacité à retenir l'eau diminuent, les rendements agricoles baissent. Donc la ration alimentaire quotidienne baisse et le revenu baisse, qu'il provienne des surplus de l'agriculture vivrière ou de la culture de plantes commerciales. On observe dès aujourd'hui une chute des rendements en sorgho et en coton.

Pour compenser cette tendance, les paysans augmentent les superficies cultivées. Ils résolvent leur problème pour une année, mais ils réintroduisent le cycle de la désertification sur de nouvelles terres. Quand les déplacements locaux ne suffisent plus à faire vivre les familles, on envoie des gens vers les villes pour trouver du travail et envoyer de l'argent. Les bidonvilles gonflent.

Le Monde : La désertification peut-elle aboutir à des mouvements migratoires ?

Marc Bied-Charreton : Ils ont déjà commencé, notamment de l'Afrique subsaharienne vers le Maghreb et l'Europe. Cela conduit à des drames, et ce n'est pas une solution d'avenir. La solution, c'est que les villageois se développent dans leur village. Si l'on suit la tendance dessinée par le dernier rapport du GIEC, et si les techniques agricoles ne changent pas, on risque d'aboutir à des crises sociales terribles. Il y aura des bagarres pour la terre et des bagarres pour l'eau au sein de pays et entre pays. En désespoir de cause, les gens bougeront beaucoup plus.

Le Monde : La progression de ce processus est-elle inéluctable ?

Marc Bied-Charreton : Non. Il faut améliorer la gestion de l'eau et les techniques agricoles. C'est simple et assez peu coûteux. On peut empêcher l'eau de partir, grâce à de petits murets de pierre, à des diguettes, à de petites retenues. Il faut aménager les pentes pour stopper l'érosion, faire des trous dans lesquels on met du compost et où l'on plante un arbre, tous les 3 ou 5 mètres.

Le Monde : C'est aussi simple que cela ?

Marc Bied-Charreton : Même avec peu d'eau, quand la végétation commence à recoloniser le sol, on stoppe la spirale négative. Au bout de trois ou quatre ans, le sol est enrichi en matière organique, et on peut envisager de réimplanter une agriculture. Il n'y a pas besoin de grands aménagements. Il faut juste un peu d'engrais. Avec de bonnes pratiques, les rendements peuvent doubler ou tripler. Cela a déjà été fait sur des milliers d'hectares, c'est reproductible.

Le Monde : Quel pourrait être l'apport des plantes génétiquement modifiées ?

Marc Bied-Charreton : Je ne suis pas contre a priori, mais ce n'est pas un remède miracle. La génétique traditionnelle progresse dans la sélection de semences adaptées au manque d'eau. De toute façon, les paysans de ces zones ne sont pas solvables. Mieux vaut améliorer les variétés locales, et garder la technique traditionnelle, qui consiste à prélever 15% de sa récolte comme semences pour l'année suivante.

Le Monde : Pourquoi les techniques élémentaires que vous décrivez ne progressent-elles pas ?

Marc Bied-Charreton : Il faut investir de 300 à 400 dollars par hectare et par an, pendant trois ou quatre ans. Les paysans n'ont pas cet argent. Ensuite, toute la difficulté vient du différé du retour sur l'investissement. Pendant les quelques années consacrées à la restauration des sols, il faudrait donner à manger aux gens, et même les payer. Ce message est très difficile à faire passer. Les gouvernements des pays concernés ont d'autres priorités. Les masses rurales sont ignorées, c'est la peur de l'émeute urbaine qui domine.

Le Monde : La communauté internationale agit-elle ?

Marc Bied-Charreton : L'aide publique au développement va en priorité aux infrastructures et à la santé. C'est plus visible. En plus, l'aide internationale va plutôt aux grands projets, alors que ce type de programme demande d'allouer de petits montants. Il s'agit pourtant de restaurer un bien public mondial. C'est assez désespérant, on dirait que personne ne se rend compte de la gravité de la menace.

Il faut faire comprendre que la protection de l'environnement, ce n'est pas seulement la limitation des gaz à effet de serre, ou la protection de la biodiversité, mais aussi une agriculture, une foresterie et un élevage plus productifs et aussi protecteurs de l'environnement.
Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e.
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Les commentaires...
Rem
21-05-2008
14:45:43
Je suis absolument d'accord avec cet article. Je suis moi-même propriétaire d'un terrain de 5 hectares en Sicile que je rêverais de transformer en forêt. Mais auprès de qui se renseigner car, dès que j'aborde ce sujet, on me prend (au mieux...) pour un utopiste et je ne suis malheureusement pas assez calé sur ce sujet pour y arriver seul.
Deserartik
30-01-2008
13:58:16
J'ai vu un reportage à ce sujet sur un homme en Chine qui, en mobilisant la population et en choisissant des plantes propres à cette région et ce climat a réussi à repousser la désertification. C'était des arbustes et des graminées pour l'essentiel, disposés en rangées. Lui et les villageois ont réussit a progressé de centaines de kilomètres en une vingtaine d'années: chaque jour , petit à petit,ils sèment, ils arrosent les jeunes plants et ils désensables les cultures jeunes encore fragiles (pour les aider à pousser vite). Cette culture demande effectivement de l'eau , une main d'œuvre régulière (au moins la moitié de la journée je penses) mais c'est possible. Il n'y a plus qu'à espérer des fonds au moins au départ pour que la population y croit et une remontée d'informations suffisante pour les aider à ménager la terre!

Quand à nous , ils nous reste à promouvoir les cultures de plantes biologiques, c'est notre demande qui conditionnent les productions de demain, ne l'oublions pas!
Mma
27-01-2008
15:55:28
Je suis une adolescente de 14 ans et cela me choque de voir que personne ne s'y intéresse. C'est à croire que les gens ne pensent qu'à maintenant et que c'est quand le problème commence à [grandir] gravement qu'ils réagissent.
Charovi
27-01-2008
10:53:44
Après une telle lecture, une fois encore on est en mesure d'alerter les populations les plus riches ou aisées à s'engager pour sortir les plus pauvres de cette situation qui aujourd'hui a dépassé la menace. Mais comment mettre en mouvement un tel projet?
Gillestehau
26-01-2008
18:57:33
Un immense merci à Planète Urgence & M. Marc Bied Charreton,

En effet, rares sont les scientifiques aussi perspicaces & clairs quant à l'exposé de la source initiale de nos problèmes environnementaux ! La solution passe effectivement prioritairement par l'agroforesterie (intégration de cultures vivrières, maraîchaires et plantes utiles en écosystème agronomique à prépondérance arborée, le tout évidemment géré en bio.):

L'arbre peut fournir l'essentiel de nos besoins :
  • alimentaires,
  • en eco-habitat
  • par ses éco-produits & services
  • des énergies saines... (pour ces dernières : gazéification des déchets fruitiers et ligneux, des technologies depuis longtemps au point !)
Mais surtout :
  • transformer le CO2 qui asphyxie la planète en bois et en humus... Pour notre véritable productivité et bien-être !...
  • Ré-équilibrer les sols, les climats, la biodiversité, les taux de pluviométries, les nappes phréatiques, l'alimentation humaine, etc...
  • Nous permettre de subvenir, très largement et partout, aux besoins quantitatifs et qualitatifs alimentaires de l'humanité quelque soit sa démographie (ex : comparer la productivité d'1 hectare de pâturage et de la même surface en verger !)
  • Nous permettre de vivre en ayant enfin du temps pour notre jardin intérieur...
J'en passe pour rester concis...

Eden Parc, en Polynésie (et en Amérique Latine) fait sa part dans ce sens... Vivement que l'on arrive à s'unir pour renforcer avec impact la démarche !... A Tahiti, on dit souvent, comme dans d'autres peuplades proches de la nature : ''La Terre ne t'appartient pas, c'est toi qui appartiens à la Terre !'' et on conclut souvent les échanges en disant : ''Te aroha ia rahi'' (Que l'amour soit grand !)
Mo
26-01-2008
17:21:44
Très bon article quant on voit que l'on vend du nucléaire à tout va cela fait frémir...
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