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Un enfant attend des soins dans les bras de sa mère dans un camp de réfugié de Goz Beïda (Est du Tchad).
© Sonia Rolley
Humanitaires au bord de la crise de nerfs [Fr]

Franck Johannès
Le Monde (France)

Le 02-07-2007 (Publié sur internet le 04-07-2007)
1435 mots


Le petit monde des organisations non gouvernementales (ONG) à Goz Beïda, dans l'est du Tchad, n'en peut plus :''c'est la pire mission de ma vie, admet le membre d'une association''.

Les légumes ont peut-être mijoté un peu longtemps. Nitesh rajoute un soupçon de sel et aplatit avec une vitesse surprenante des chapatis, petites crêpes indiennes qui viennent s'empiler sagement sur une assiette. C'est que Nitesh Patel sait recevoir : il tient d'ailleurs table ouverte. Le jeune médecin de 33 ans, chef du bureau du Programme alimentaire mondial (PAM), qui se débrouille pour distribuer tous les jours des tonnes de vivres à 40.000 des 230.000 réfugiés du Darfour et aux 172.000 déplacés dans l'est du Tchad, fait aussi la cuisine, arrose son potager, répare la climatisation et bricole la télé avec un moral inoxydable.

C'est le seul, ou presque. Ses voisins du Haut-Commissariat des nations unies pour les réfugiés (HCR) ont le visage marqué par la fatigue et absorbent avec résignation la spécialité de leur cuisinier, qui mitonne avec régularité un subtil mélange riz-pâtes égayé de temps en temps par un mélange pâtes-riz. et pas seulement de la cuisine. Personne ne l'avoue, ne serait-ce que par décence vis-à-vis des réfugiés confrontés, eux, à de vraies tragédies. Mais les humanitaires sont au bord de la crise de nerfs.

C'est la pire mission de ma vie, admet le membre d'une association. Il faut chaque jour tout reprendre à zéro, et la misère est telle que les gens n'ont vraiment pas le sens de l'intérêt collectif. C'est désespérant. Personne ne tient à être cité - devoir de réserve oblige, et la situation politique est suffisamment tendue au Tchad - et chacun abat son boulot en serrant les dents.

Mais le soir, quand la chaleur commence à tomber, on pense au mari, à la femme, aux enfants restés au pays. Et à la vie qui passe. Ça fait presque deux ans que je suis là, s'alarme un jeune volontaire : je viens d'avoir 30 ans. C'est ma vie, ça ? Rien ne marche, on rame comme des cons, je m'engueule avec tout le monde. Ce n'est pas un hasard si les missions ne durent pas plus de deux ans, et si les humanitaires rentrent toutes les six semaines dans leur famille. Mais c'est dur.

Le travail est lourd, d'abord. Le gros des réfugiés est arrivé il y a trois ans, et beaucoup a été fait. L'association britannique Oxfam et l'Unicef ont creusé des puits, installé des points d'eau et des latrines, les Italiens de Coopi, Médecins sans frontières (MSF-France et MSF-Hollande) ont créé des dispensaires, vacciné à tour de bras et bataillent contre la malnutrition.

Le PAM assure la nourriture, le HCR la coordination, la sécurité et les abris d'urgence, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) gère des camps éloignés, l'association Intersos travaille sur un éventuel retour aux villages d'origine. La situation est stabilisée, se félicite Luc Briandt, chef du bureau du HCR, dans un contexte extrêmement difficile tant pour l'eau, le ravitaillement, que la sécurité.

C'est plus difficile pour les déplacés, ces Tchadiens chassés par la guerre, qui arrivent par vagues : la dernière, près de 10.000 personnes, s'est échouée dans la région fin mars, mais de petits groupes arrivent tous les jours. Et se plaignent de n'avoir reçu ni bâches, ni nourriture, ni soins. Nous sommes là depuis six jours, se lamente Ahmad Gamar Haroun, 28 ans : nous sommes allés à Goz Beïda, on nous a refoulés ici. On a demandé à manger. On n'a pas eu de réponse.

Les ONG protestent du contraire. Les soins sont accordés à tous, une distribution de vivres a bien eu lieu. Et on s'est aperçu que des gens de Goz Beïda s'était joints à eux, assure un humanitaire. On ne peut quand même pas nourrir toute la ville. Les nouveaux arrivés se sont finalement installés avec les autres. Et ont reconstitué, comme tout le monde, leur village : des cases en paille, ou toukouls, sagement alignées entre les latrines - une pour vingt personnes - repérables à leur bâche.

Même si l'on manque d'eau potable dans le camp de Kerfi ou qu'il y a trop de monde dans celui d'Habile, le travail accompli force l'admiration. Mais les gens sont fatigués, parce qu'on se prépare pour les cinq mois de la saison des pluies, explique Nitesh Patel, du PAM. On est passé en phase 4, c'est-à-dire qu'il n'y a plus qu'une personne là où il y en avait quatre. Faire travailler ensemble les ONG, qui ont chacune leur spécificité et leur calendrier, n'est pas non plus de tout repos. Les ONG vivent de ces crises, observe un humanitaire. Certaines les surestiment, d'autres les minimisent. Les réfugiés le comprennent vite et profitent des désaccords.

D'autant que la vie est rude, à Goz Beïda. Il fait 40 degrés à l'ombre, et chacun s'éponge comme il peut. Le PAM, aujourd'hui, n'a plus de douche, le HCR pas de clim, tout le monde a ce qu'il faut comme moustiques et la faune est remarquablement variée. Les trois Français de l'Action civilo-militaire, qui gèrent avec doigté les relations des civils avec l'armée, ont recueilli dans une bouteille en plastique deux superbes scorpions de cinq bons centimètres qui passaient sous la table à l'heure du repas.

Toutes les ONG campent dans des bâtiments en dur, souvent d'anciens locaux administratifs loués à prix d'or, surmontés de hauts murs et de barbelés. Et gardés jour et nuit. On ne circule qu'en voiture, même pour des trajets insignifiants ; l'armée tchadienne est en ville, les rebelles aussi, et chacun évite soigneusement ces très jeunes gens lourdement armés dont beaucoup n'ont pas 20 ans.

Le moindre incident peut vite dégénérer. Mardi 19 juin, la voiture d'un général tchadien a été arrêtée à Goz Beïda par des gendarmes. Il a été frappé et a couru se réfugier chez le préfet, juste à côté. Les ONG ont décidé de s'imposer une semaine de couvre-feu à 18 h 30, à la tombée de la nuit. Quelques jours plus tard, l'une des voitures de la comédienne Mia Farrow, qui sillonne avec constance la région pour le puissant lobby américain Save Darfour, a renversé une moto en ville. Le motard, dans son tort, a été conduit à l'hôpital, avec une égratignure ; l'accident allait se résoudre à l'amiable, c'est-à-dire financièrement, quand les gendarmes ont réclamé 200.000 francs CFA (300 euros), confisqué la voiture, arrêté le chauffeur. Après une longue négociation, ils ont transigé à 75.000 francs CFA (114 euros).

Dans le nord du pays, une ONG avait embauché une traductrice pour quinze jours. Après ces deux semaines, elle a refusé de partir, et est revenue avec des gendarmes, qui ont réclamé plusieurs millions de francs CFA pour licenciement abusif. L'ONG a refusé de payer et a été menacée au point que les deux humanitaires ont dû être cachés à Abéché. Les relations avec les autorités sont parfois difficiles, conviennent poliment les ONG.

On ne sort de Goz Beïda qu'à ses risques et périls. Les pistes argileuses, après une demi-journée de pluie, sont des bourbiers dans lesquels s'enfoncent jusqu'au moyeu des camions de 20 tonnes. Les chauffeurs, crottés de haut en bas, font cuire des nouilles en attendant que ça sèche. On ne peut pas se perdre : le camp de Kou-Kou ? Suivez la flaque. Sans compter les bandits de grand chemin : cinq 4x4 ont été volés d'un coup près de la frontière ; le CICR a été obligé de se retirer du village d'Ad ;, deux voitures sur trois d'Oxfam ont été volées sur la route, leurs passagers abandonnés dans la nature. Plus de 225 véhicules ont été volés dans la région en deux ans.

Lundi 25 juin, Matthew est arrivé à N'Djamena avec un soupir de soulagement. Fin de mission. Il attendait son amie à l'aéroport lorsqu'un Tchadien trop zélé a embarqué sa valise pour la déposer dans la voiture d'une autre ONG... Jusqu'au bout, jusqu'au bout !, a hurlé le jeune homme avec un chapelet de jurons.
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