Le Marocain Larbi Ben Barek est convoqué par la sélection tricolore en 1938, trois mois seulement après son arrivée à l’Olympique de Marseille. © DR |
L’Europe et le football. Nouvelles frontières circulatoires et redéfinition de la nation [Fr]
Raffaele Poli
Cybergeo (France)
Le 00-00-0000 (Publié sur internet le 06-06-2007)
3012 mots
Une lecture géopolitique de l’intégration de joueurs d’origine étrangère dans les sélections nationales
Mythe de l’homogénéité et entorses footballistiques
L’idée de nation naît avec la révolution française. La notion, conçue par l’intelligentsia bourgeoise comme une arme pour lutter contre le pouvoir monarchique, érigeait les citoyens en peuple souverain. Dans leur genèse et évolution, les Etats-nation modernes et démocratiques se sont appuyés sur ce concept pour affirmer leur légitimité. Dans ce cadre, ils se sont efforcés de combattre toute forme de régionalisme dans la tentative de faire correspondre aux frontières étatiques une seule et même nation, la plus homogène possible. En effet, plutôt que de prendre en compte la diversité de ses populations, la logique interne de l’Etat-nation était de tendre à l’unité culturelle de tous, considérée comme le seul moyen pour atteindre l’objectif de création d’une conscience et d’une identité nationales (Schnapper 2001).
La volonté homogénéisante des gouvernants s’est aussi reflétée dans le football, tant au niveau des clubs par l’introduction de quotas limitant la présence de joueurs étrangers, qu’au niveau des équipes nationales, qui se devaient le plus souvent de représenter idéalement la
pureté ethnique de la patrie. Même en France, pays possédant un code de nationalité plus ouvert que celui des Etats limitrophes, si les ressortissants des anciennes colonies
étaient régulièrement retenus pour des rencontres internationales, leurs sélections pour les confrontations de grand prestige, en particulier les Jeux Olympiques, demeurèrent en revanche exceptionnelles. A prestation égale sinon légèrement inférieure, le Blanc était préféré au Noir (Bernadette Deville-Danthu, 1994, p.194).
Différents exemples indiquent cependant que l’idéal de l’homogénéité dans les sélections nationales a souvent cédé le pas au pragmatisme dans la quête de la performance. En ce sens, Deville-Danthu (1994, p.191) souligne également qu’en France, après la deuxième guerre mondiale, les ressortissants des colonies, bien que ne correspondant pas à l’image que l’Etat voulait donner de la patrie, ont été de plus en plus mobilisés, en tant que
puissant remède aux défaites chroniques , dans l’athlétisme en particulier. De même, à partir des années 1920 l’Italie n’a pas hésité à intégrer dans les rangs de son équipe de football des joueurs sud-américains aux origines italiennes, les
oriundi . Le premier d’entre eux,Julio Libonatti, a fait ses débuts avec la sélection italienne en 1926. De 1919 à 1922, il avait déjà joué pour l’équipe argentine. De même, Raimundo Orsi a évolué avec l’Italie une année après avoir participé avec l’Argentine aux Jeux Olympiques de 1928. De 1926 à 1939, dix-sept joueurs provenant d’Amérique du Sud, Uruguayens et Argentins en particulier, ont participé aux matchs de l’Italie qui, grâce aussi à leur apport, a gagné la Coupe du Monde en 1934 et en 1938. [1]
En France, au-delà de la question de l’intégration des ressortissants des anciennes colonies, une politique de naturalisation des sportifs de haut niveau a été mise en place très tôt. A cet égard, le cas du Suisse Max Lehmann est particulièrement intéressant. Ce joueur, né à Bâle en 1906, est recruté par le Club Français de Paris en 1928 et transféré à Sochaux l’année suivante. En 1932,
à la demande des dirigeants sochaliens, il prenait la nationalité française afin de régler le problème que posait la règle des trois étrangers (Ducret 1994, p.84). Lehmann sera ainsi à même de disputer quelques matchs dans les rangs de la sélection nationale tricolore. Dans les cas de l’Uruguayen Hector Cazenave et de l’Autrichien Gusti Jordan, membres de l’équipe de France pour la Coupe du Monde 1938, Didier Braun (2000, p.51) indique qu’il s’agissait également de
naturalisations de circonstance .
L’intégration différentielle de joueurs africains
L’analyse de l’emploi de joueurs provenant des colonies permet d’illustrer les différentes options choisies par les Etats européens dans la mise en scène de la patrie à travers les compétitions sportives. Deux grands modèles d’intégration ont été suivis par les principaux pays ayant colonisé l’Afrique. D’une part, la France et le Portugal ont poursuivi une politique assimilationniste consistant à considérer les membres des colonies comme des nationaux. De ce fait, ces Etats n’ont pas hésité à insérer les meilleurs footballeurs africains dans leurs sélections nationales respectives. D’autre part, la Belgique et la Grande-Bretagne ont très longtemps appliqué une politique ségrégationniste, qui a conduit à une utilisation exclusive de joueurs
de pure souche .
A propos des différents modèles d’intégration de joueurs de pays colonisés, Pierre Lanfranchi et Matthew Taylor (2001, p.168) soulignent que
le cas britannique, où le football professionnel était socialement discriminant et réservé aux membres de la classe ouvrière blanche, différait de celui de la France et du Portugal. Dans ces cas, les footballeurs provenant des colonies étaient acceptés et même encouragés à jouer pour l’équipe nationale du pays colonisateur . Contrairement à l’Angleterre, pays où les joueurs noirs ont été intégrés très tardivement même au niveau des clubs, des joueurs africains étaient présents dans les clubs belges dès les années 1960. Toutefois, comme en Angleterre, ils n’étaient pas intégrés dans la sélection nationale. Selon Jean-François Bastin (1998, p.14-15), dans la sélection belge des années 1960,
rien ne transparaît des évolutions plus récentes de la société belge : pas le moindre Italo-Belge, pas d’Espagnol, pas de Polonais, pas un ressortissant du Congo, ex-belge depuis quelques mois seulement . Selon lui,
un Noir en équipe nationale est alors proprement impensable . Ce n’est qu’à la fin des années 1990 que des joueurs issus de l’immigration de l’ancienne colonie africaine, les frères Mbo et Emile Mpenza, ont été intégrés à la sélection des Diables Rouges.[2]
En ce qui concerne le Portugal, sa politique
assimilationniste à l’égard des ressortissants des anciennes colonies trouve sa meilleure expression lors de la Coupe du Monde de 1966, lorsqu’un style de jeu proprement
portugais émerge et est reconnu par le monde entier. Ce style reflétait les référents identitaires véhiculés par le
Grand Portugal multiculturel. Dans différents articles parus en 1966, Victor Santos, journaliste du quotidien sportif
A Bola , décrit le jeu portugais comme
euro-latino-africain et le style lusitain
comme le moins européen du continent européen . Santos présente en outre le football portugais comme l’
unité raciale d’un pays pluricontinental et pluriracial (in Coelho 2001, p. 124-126).
En France, le premier footballeur issu d’un pays colonisé de l’Afrique Occidentale Francophone (AOF) à avoir joué pour la sélection nationale a été le Sénégalais Raoul Diagne en 1938. De nombreux joueurs provenant du Maghreb, recrutés par des clubs métropolitains, ont à leur tour été sélectionnés pour jouer dans l’équipe de France. Le Marocain Larbi Ben Barek, par exemple, est convoqué par la sélection tricolore en 1938, trois mois seulement après son arrivée à l’Olympique de Marseille. En 1954, lors de la phase finale de la Coupe du Monde, l’Algérien Abdelaziz Bentifour et le Marocain Abderahman Mahjoub sont présents dans le contingent français. A la même période, un autre Algérien, Rachid Mekhloufi, participe à plusieurs matchs avec l’équipe de France avant de quitter l’Hexagone pour rejoindre Tunis où, avec dix collègues maghrébins qui évoluaient comme lui dans des clubs professionnels français, il fonde l’équipe du Front National de Libération. [3] L’option française visant à une intégration ne serait-ce que partielle de ressortissants d’anciennes colonies dans l’équipe nationale de football s’est transposée plus récemment dans l’équipe
Black-Blanc-Beur , victorieuse à la Coupe du Monde de 1998.
La composition de cette équipe est étroitement liée au modèle de citoyenneté existant dans l’Hexagone. Fondé sur le droit du sol, il permet à tout individu né dans le pays d’acquérir le droit à la nationalité française. Pour Michèle Tribalat, le succès français lors de la Coupe du Monde de 1998
incarne l’idéal du creuset français . En effet, la comparaison entre la France multicolore et
l’équipe d’Allemagne au teint clair et aux cheveux blonds illustre
deux systèmes totalement différents. D’un côté une France qui parie sur l’universel de manière visible, avec un code de nationalité très ouvert. De l’autre, une Allemagne avec une conception très ethnique de la nation où les enfants turcs sont restés turcs (in Perotti 1998, p.117).
Bien que reflétant toujours partiellement la réalité, cette situation tend à changer. Dans les dernières années, en effet, de plus en plus de pays occidentaux, même lorsqu'ils pratiquent le droit du sang, ont intégré des joueurs d’origine étrangère dans leurs sélections nationales. En Suisse, par exemple, où l’on observe une sur-représentation de plus en plus nette de jeunes non-nationaux dans les clubs de football, le centre de pré-formation mis en place par l’Association Suisse de Football (ASF) accepte désormais des joueurs ne possédant pas le passeport helvétique, dans la mesure où ils entament une procédure de naturalisation. A cet égard, l’entraîneur de la sélection suisse des joueurs de moins de 21 ans, Bernard Challandes, affirmait qu’il s’agit désormais de
valoriser ceux qu’on appelle les secondos
[4] et de faire en sorte qu’ils choisissent de jouer pour l’équipe suisse . Cette option, prise dans un Etat possédant un code de la nationalité des plus fermés, indique l’ampleur des changements à l’œuvre dans la conception de la nation au sein du football de haut niveau.
Mondialisation et nouveaux modèles nationaux
Avec l’accélération des flux migratoires internationaux, la composition des sélections nationales de football reflète de moins en moins l’image traditionnelle des pays représentés. En ce sens, un processus de dénationalisation est en cours. Ce concept, proposé par Saskia Sassen (2003), est défini ici comme la déconnexion progressive entre l’Etat et la nation qu’il est censé représenter. Plusieurs exemples illustrent l’émergence de ce phénomène dans le sport. Le cas le plus évident est celui d’un Etat agissant comme une entreprise commerciale lorsqu’il recrute des joueurs sans tenir compte de leur origine nationale. L’exemple le plus connu est celui du Qatar, qui n’a pas hésité à naturaliser une demi-douzaine d’haltérophiles bulgares en vue des Jeux Olympiques de 2000, ou, en 2003, le coureur kenyan Stephen Cherono. Si son nom a été
qatarisé , ce dernier continue de vivre entre Londres et le Kenya.
Dans le football aussi, les dirigeants qatari ont essayé d’attirer à coups de dollars des vedettes étrangères, tel le Brésilien Ailton, qui joue aujourd'hui en Allemagne. En mars 2004, suite à cette tentative, le comité d’urgence de la FIFA est intervenu en stipulant qu’un joueur qui acquiert une nouvelle nationalité ne peut représenter son nouveau pays que si, entre autres, il
a vécu au moins deux années consécutives sur le territoire de l’association concernée . [5]
Avant cette décision de la plus haute instance du football, différents pays africains avaient déjà utilisé des joueurs n’ayant aucun lien culturel avec l’Etat représenté. L’exemple le plus spectaculaire est celui du Togo, dont la sélection nationale, lors de la campagne de qualification pour la Coupe d’Afrique des Nations de 2004, a vu défiler treize joueurs brésiliens :
pour cela, il aura fallu qu’un président de fédération, Rock Gnassingbe, fils du président de la République, profite de cette impunité pour se lancer dans l’importation de supposés artistes samba
, conseillé en cela par l’entraîneur brésilien de la sélection, Antonio Dimas .[6]
Si de telles procédures ne semblent pas poser problème dans des pays dont la construction nationale est relativement récente, même sur le vieux continent plusieurs exemples indiquent qu’un changement dans la conception de la nation dans le sport est en cours. A cet égard, le cas de Carlo Cudicini, gardien italien jouant depuis plusieurs années en Angleterre, montre qu’une véritable adoption transnationale est possible. D'après un sondage lancé en 2003 par la radio britannique TalkSPORT sur l’opinion des Anglais quant au gardien qui représenterait le mieux leur équipe nationale, 67% des votants donnait sa préférence au joueur italien. [7] La même année, dans un tout autre sport – la voile - les Helvètes affichaient une adhésion totale à l’équipage
Alinghi victorieux de la Coupe de l’Amérique, alors que celui-ci n’était composé que de huit Suisses sur 31 membres.
Ces exemples indiquent comment, dans le sport de haut niveau, le concept de transnationalisme (Basch et al. 1994 ; Faist 2000) acquiert une pertinence croissante. Cette notion peut être ici définie comme le dépassement de la nécessaire présence de joueurs nationaux dans les sélections représentant les Etats. Allant dans ce sens, la Fédération internationale de rugby a d’ores et déjà permis la sélection de joueurs non-nationaux, dans la mesure où ceux-ci jouent dans le pays d’accueil depuis au moins 36 mois et n’ont jamais évolué dans l’équipe nationale de leur propre pays. Lors de la Coupe du Monde de 2003, la sélection italienne comptait ainsi dans ses rangs trois joueurs originaires de Nouvelle-Zélande.
Conclusion
Le football, parce qu'il s'est diffusé sur le continent européen et dans le monde entier par l’intermédiaire de membres de communautés expatriées, se caractérisait à ses débuts par la promotion de valeurs cosmopolites d’ouverture. Après la première guerre mondiale, cependant, le sport et le football en particulier ont été récupérés par les Etats qui en ont fait un instrument de promotion de la patrie. Pascal Boniface (2002, p.105) rappelle à cet égard que
la nation a été beaucoup servie par le football dans son affirmation .
Dans le contexte des nationalismes, l’ensemble des Fédérations footballistiques européennes a introduit des quotas limitant la présence de joueurs non-nationaux dans les clubs afin de favoriser les footballeurs aptes à défendre les couleurs de la patrie. Ces limitations continuent d’exister, bien que les frontières de la libre circulation se soient passablement élargies dans le cadre de la construction européenne.
Depuis une dizaine d’années, les clubs du vieux continent donnent des villes qu’ils représentent une image ethniquement moins homogène qu'auparavant. De même, avec la mondialisation des flux migratoires, qui se sont accélérés et diversifiés, on observe une utilisation croissante de joueurs d’origine étrangère dans les sélections nationales. Ce phénomène, qui a touché en premier lieu les pays ayant un code de la nationalité basé sur la ius solis, comme la France, s’étend aussi aux Etats où l’on applique la ius sanguinis, à l’image de la Suisse. L’idéal d’homogénéité qui a servi de base à la construction des Etats-nation se trouve ainsi particulièrement mis à mal par le football contemporain.
En ce sens, si, comme le souligne Eric Dunning (2001, p.94),
dans le cadre des sociétés modernes, complexes, fluides et relativement impersonnelles, l’appartenance ou l’identification à une équipe confère aux individus un important support identitaire, une source de solidarité plaisante et significative, ou un sentiment du nous qui manque généralement dans de telles sociétés , ce sentiment devient moins exclusif et véhicule le plus souvent une image plurielle de la nation. De cette manière, le football rend visible le processus de dénationalisation à l’œuvre dans la société contemporaine. Ce processus est marqué par un transnationalisme d’Etat où la volonté hégémonique est de plus en plus déconnectée de l’idéal d’homogénéité qui a longtemps été considéré comme une condition indispensable à la construction d’une identité nationale.
[1] Pour une étude plus approfondie sur les
oriundi se référer à Lanfranchi P., 2001,
Orsi e i suoi fratelli , Newsletter del Settore Tecnico della Federazione Italiana Giuoco Calcio, n° 6. http://www.settoretecnico.figc.it.
[2] Depuis quelques années, la Fédération belge de football poursuit une politique visant à l’intégration dans les sélections nationales des jeunes de joueurs d’origine congolaise, appelés les
Belgicains .
[3] Ces informations sont pour l'essentiel tirées d’un article non publié de Mahjoub F., 1998,
De Ben Barek à Zidane : de l’assimilation à l’intégration .
[4] Entretien effectué par l’auteur en février 2003. Le terme
secondos qualifie les immigrés de deuxième génération. [5] FIFA, circulaire n° 901.
[6] L’Equipe, 14.10.2003.
[7] La Gazzetta dello Sport, 05.02.2003.