Il existe actuellement près de 50 cercles de culture en semi-direct au Brésil, dirigés par la Fédération brésilienne de semi-directs (the National Federation of Zero Tillage into Crop Residues - FEBRAPDP). © FEBRAPDP |
Le Brésil s’offre une révolution verte, sans labourer [Fr]
Bernardo Esteves
Science and Development Network (Royaume-Uni)
Le 01-02-2007 (Publié sur internet le 23-05-2007)
1929 mots
Une méthode culturale brésilienne plus verte qui stimule la croissance a convaincu les petits agriculteurs et, demain peut-être, le monde. Un reportage de Bernardo Esteves.
[Traduction : Valérie Devin pour Planète Urgence]
Depuis longtemps déjà, les grands agriculteurs brésiliens sont les pionniers d’une technique culturale verte qui stimule la croissance. Aujourd’hui, les petits agriculteurs, et peut-être même le reste du monde, suivent le mouvement.
Appelée semi-directe ou
zéro tillage (ZT), la technique est largement acclamée. Elle permet, d’une part, de fixer le carbone dans le sol, réduisant ainsi la quantité de dioxyde de carbone (un gaz à effet de serre) rejetée dans l’air. D’autre part, elle prévient l’érosion des sols et, par conséquent, requiert une irrigation moins importante.
Le Brésil figure parmi les pionniers majeurs de cette technique, depuis son adoption par le pays dans les années 70. Mais les petits agriculteurs sont à la traîne, largement freinés par les coûts élevés des machines à plantation nécessaires à une telle culture. Aujourd’hui, grâce à la baisse des prix des semoirs ainsi qu’aux efforts des organisations agricoles et des agronomes indépendants, les petits agriculteurs prêchent la bonne parole.
La voie vers le boom du semi-direct au Brésil
Le semi-direct consiste essentiellement à ensemencer un sol non cultivé, à pratiquer la rotation des cultures ainsi qu’à constamment couvrir le sol de résidus de cultures (parties des plantes demeurant sur le sol après la récolte).
Empêcher le sol de rester nu présente plusieurs avantages. Cette méthode permet de protéger la terre des fortes pluies, de garder la surface des eaux plus propre et permet aux aquifères de se recharger ; les aquifères étant des couches de roches perméables permettant l’approvisionnement principal du monde en eau. La méthode permet aussi de réduire l’érosion des sols jusqu’à 90%, améliorant ainsi de 30 à 60% l’infiltration des eaux de pluie et diminuant ainsi la quantité d’eau nécessaire à l’irrigation.
De plus, les résidus des cultures améliorent le contenu organique du sol et contribuent à fixer le carbone dans le sol. De ce fait, le semi-direct réduit les émissions de dioxyde de carbone bien plus que les techniques conventionnelles.
Grâce aux meilleurs systèmes, on enterre (dans le sol) plus d’une tonne de carbone par hectare et par an. Si on considère la centaine de millions d’hectares cultivés en semi-direct dans le monde, c’est une quantité monumentale de dioxyde de carbone retirée de l’atmosphère déclare l’agronome britannique John Landers, qui a promu la technologie au Brésil depuis les années 70.
Aujourd’hui, après les Etats-Unis, le Brésil possède la seconde plus vaste étendue de culture en semi-direct — soit quelque 25,5 millions d’hectares, ou plus de 60% de la superficie cultivée dans le pays. Bien que le semi-direct ait été initialement testé au Royaume-Uni, les Etats-Unis l’ont adopté et d’avantage développé au début des années 60.
La pratique a d’abord été introduite au Brésil en vue de protéger le sol contre l’érosion. En 1972, Herbert Batz a été le premier agriculteur à importer des semoirs adaptés au semi-direct en Amérique Latine.
Il nous a encouragés, moi ainsi que d’autres voisins, à faire de même se souvient Manoel Henrique Pereira, un pionnier dans l’adoption du semi-direct au Brésil.
Le bouche à oreille d’un agriculteur à l’autre a alors alimenté la diffusion du semi-direct dans tout le Brésil : la confiance en les subventions de l’Etat était faible. En 1979, la création d’un cercle d’agriculteurs pour promouvoir la technologie a constitué la première étape, suivie de nombreuses autres. Il existe actuellement près de 50 cercles du même type au Brésil, dirigés par la Fédération brésilienne de semi-directs (the National Federation of Zero Tillage into Crop Residues - FEBRAPDP).
Mais l’expansion réelle du semi-direct s’est faite dans les années 1990. La superficie cultivée en semi- direct a atteint 1 million d’hectares en 1991, soit 2,6% de la superficie cultivée au Brésil à l’époque, et connaît un essor exponentiel depuis. Entre 1991 et 2004, le Brésil a augmenté sa production de grain de 57,8 à 125 millions de tonnes, à partir d’une superficie cultivée représentant 42 millions d’hectares, dont 22 millions en semi-direct.
C’est aussi la période pendant laquelle le semi-direct a commencé à gagner la faveur de la région des Cerrados (savanes) au centre du Brésil.
Le sauveur des savanes et des forêts
Tandis que le semi-direct était facile à mettre en place dans les états subtropicaux humides du Sud, où les pluies hivernales permettent deux récoltes par an, la région aride des Cerrados représente un défi supplémentaire. La saison sèche dure six mois et autorise une seule récolte annuelle, ce qui diminue de moitié la quantité de végétaux et de résidus de récoltes disponibles pour couvrir le sol.
Le problème a pu être réglé en créant des pâturages tropicaux le long de la culture principale. Après la récolte, cette couverture végétale sert à nourrir les animaux de la ferme. Au retour de la saison des pluies, la couverture végétale est détruite par les herbicides, les éléments nutritifs qu’elle contenait retournent dans le sol et servent à la culture suivante. Selon Landers, les herbicides employés dans le cadre du semi-direct (principalement le glyphosate) figurent parmi les herbicides les moins nocifs pour l’environnement.
Le résultat est probant : des sols fortement érodés par des années de pâturage, et généralement abandonnés, peuvent désormais servir à aménager de nouveaux pâturages, sans le moindre fertilisant.
Nous possédons 16 millions d’hectares de pâturages dans les Cerrados, dont 70% sont dégradés. Nous pouvons désormais y cultiver du bon maïs ou du soja et retrouver des pâturages de grande qualité après trois ans, ce qui constitue un réel progrès, nous explique Landers, créateur de l’association
Zero Tillage Association for the Cerrado Region (APDC).
Pendant ce temps, au cœur des Cerrados, une équipe du Centre Français de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement (CIRAD) effectue un travail majeur d’adaptation de la technologie du semi-direct aux régions sèches. L’équipe a, par exemple, montré les bénéfices apportés par la présence de certaines variétés de graminées (Brachiaria ruziziensis) en bordure de la culture principale. D’une part, elle est plus facile à employer comme résidu de culture que d’autres espèces ; d’autre part, ses longues racines (pouvant atteindre jusqu’à deux mètres) lui permettent de puiser l’eau plus profondément dans le sol.
L’introduction du semi-direct dans les Cerrados a aussi permis le ralentissement de la déforestation, les agriculteurs étant moins poussés à couper les arbres pour créer de nouveaux pâturages.
Le semi-direct a sauvé les Cerrados, déclare Serge Bouzinac, agronome au CIRAD.
Si on n’avait pas adopté cette culture, la région serait devenue un gigantesque pâturage et de nombreux agriculteurs auraient encore repoussé la frontière de la déforestation en Amazonie.
Etendre le semi-direct aux petits agriculteurs brésiliens et au-delà
Cependant, le semi-direct nécessite un investissement de la part des agriculteurs ; ces derniers doivent en effet acheter du matériel spécialisé : machines à plantation et pulvérisateurs permettant d’appliquer les fertilisants sur les cultures de protection. Par conséquent, les petits agriculteurs ont été les laissés-pour-compte de ce boom, et demeurent un défi important de la diffusion du semi-direct.
En 2005, selon la FEBRAPDP, les petits agriculteurs ont pratiqué le semi-direct sur 600.000 hectares, tandis que ceux de moyenne et grande taille l’ont pratiqué sur 24,9 millions d’hectares.
Néanmoins, la situation est probablement en train d’évoluer, grâce à des prix toujours plus accessibles sur les machines à plantation manuelles et celles tirées par un animal, et grâce aux projets de formation des agriculteurs. Une initiative de l’APDC projette d’enseigner les techniques du semi-direct à pas moins de 38 500 petits agriculteurs des Cerrados.
John Landers considère l’initiative comme un succès, avec plus de 150 démonstrations en champs et 480 techniciens formés jusqu’ici.
Les agriculteurs acceptent cette technologie conduite par l’animal car ils possèdent tous des chevaux ou des boeufs, ce qui les rend indépendants plutôt que de devoir attendre le tracteur du voisin pour préparer la terre et effectuer les plantations, dit-il.
De ce fait, ils plantent plus tôt, récoltent d’avantage, modernisent par là même leur pâturage et ne doivent rien à un tiers pour la location d’un tracteur.
Un défi plus grand consisterait à avoir pour objectif une diffusion mondiale du semi-direct. Selon les données réunies par l’agronome allemand Rolf Derpsch, promoteur du semi-direct en Amérique du Sud depuis les années 70, 47% de la superficie cultivée en semi-direct dans le monde se situe en Amérique du Sud, principalement au Brésil, en Argentine et au Paraguay. 39% se trouve en Amérique du Nord, 9% en Australie et seulement 3,9% dans le reste du monde.
Les agriculteurs brésiliens et les chercheurs jouent un rôle important dans la promotion du semi-direct. Des gens comme Manoel Henrique Pereira ont beaucoup donné de leur personne pendant de nombreuses années, voyageant dans le monde entier pour partager leur expérience et donner des conseils techniques.
J’ai été dans plus de 20 pays pour promouvoir l’adoption du semi-direct, confie Pereira, dont la prochaine destination est le Laos.
Le CIRAD étend aussi sa technologie auprès des petits agriculteurs à l’étranger, notamment au Cameroun, au Cambodge et au Vietnam.
Le Brésil a beaucoup à apporter aux autres pays en voie de développement, déclare Derpsch.
Je reste convaincu que [le semi-direct] peut s’avérer très efficace dans le cadre de la coopération Sud-Sud.
La technologie s’étend au Bangladesh, en Inde, au Népal et au Pakistan, où 1,9 million d’hectares sont actuellement cultivés en semi-direct, avec le fort potentiel de réduire considérablement les besoins en eau d’irrigation.
Concernant l’Afrique, il s’agit d’une toute autre histoire. L’utilisation des résidus de cultures pour nourrir le bétail reste un obstacle, car cela ne laisse pas suffisamment de couverture végétale pour le semi-direct. Ce problème doit impérativement être résolu avant toute adoption de la technique par les pays africains.
Mais, par dessus tout, l’adoption du semi-direct requiert une certaine ouverture d’esprit, déclare Derpsch.
Les mentalités constituent la principale barrière à l’adoption du semi-direct dans des pays où les traditions fortement ancrées empêchent l’abandon du labourage et de la charrue.